Accoster en plein cœur d'une ville classée au patrimoine mondial reste un privilège rare. À Bordeaux, les bateaux fluviaux s'amarrent au Port de la Lune, ce méandre de la Garonne qui a donné son surnom à la ville, à quelques pas des façades du 18e siècle. On descend la passerelle, on traverse le quai, et l'on se trouve déjà devant l'un des plus beaux ensembles architecturaux d'Europe. Aucune navette nécessaire : l'escale commence à la seconde où l'on pose le pied à terre.
La place de la Bourse et son miroir
Premier arrêt obligé, à quelques centaines de mètres des postes d'amarrage : la place de la Bourse, chef-d'œuvre d'équilibre dessiné sous Louis XV, face au fleuve. Devant elle, le miroir d'eau étend sa fine pellicule sur le granit ; toutes les quinze minutes, une brume s'en échappe et les façades se dédoublent dans le reflet, pour la plus grande joie des enfants qui y courent pieds nus. Le spectacle, gratuit et perpétuel, résume la réussite bordelaise : un décor classique réinventé pour la vie d'aujourd'hui.
Du vieux Bordeaux à la rue Sainte-Catherine
Derrière les quais, le quartier Saint-Pierre déploie ses ruelles où les hôtels particuliers voisinent avec les bars à vin. La porte Cailhau, arc de triomphe gothique de 1495, et la Grosse Cloche, ancien beffroi municipal enjambant la rue Saint-James, jalonnent la promenade. On rejoint ensuite la rue Sainte-Catherine, artère piétonne de 1,2 kilomètre — l'une des plus longues d'Europe — qui file vers la cathédrale Saint-André et la tour Pey-Berland. En chemin, un détour par la place de la Comédie permet d'admirer le Grand Théâtre, chef-d'œuvre néoclassique de 1780 dont le péristyle à douze colonnes porte les muses et les déesses au-dessus des terrasses animées. Les plus courageux gravissent les 231 marches de la tour pour saisir d'un seul regard l'océan de toits d'ardoise et de tuiles blondes.
La Cité du Vin et les Chartrons
En suivant le fleuve vers l'aval, le quartier des Chartrons rappelle l'époque où les négociants y entassaient les barriques ; ses antiquaires et ses cafés en ont fait le secteur le plus recherché de la ville. Plus loin, aux Bassins à flot, la Cité du Vin dresse sa silhouette dorée en forme de carafe tourbillonnante. Ce musée immersif explore les civilisations du vin sur tous les continents et se termine au belvédère du huitième étage, verre à la main, devant la Garonne. Le tramway B y mène directement depuis les quais en une quinzaine de minutes. Comptez une demi-journée pour l'ensemble de ce circuit, davantage si les dégustations vous retiennent.
Saveurs bordelaises
Impossible de repartir sans goûter le canelé, petit gâteau caramélisé à la croûte sombre et au cœur moelleux, vendu à la douzaine dans les boutiques historiques. Les marchés des Capucins ou des quais fournissent huîtres du bassin d'Arcachon et fromages du Sud-Ouest, tandis que les bistrots proposent l'entrecôte à la bordelaise, sauce au vin et à la moelle. Quant aux amateurs de grands crus, les excursions vers le Médoc ou Saint-Émilion, village médiéval classé lui aussi au patrimoine mondial, transforment l'escale en pèlerinage œnologique.
Le soir venu
Beaucoup d'itinéraires fluviaux prolongent d'ailleurs l'escale d'une nuitée entière, précisément pour offrir ce moment : les quais illuminés se parcourent alors à pied, dans la tiédeur du soir, entre promeneurs et patineurs. Quand le navire largue enfin ses amarres, les façades s'allument une à une et le miroir d'eau prend des teintes cuivrées. Bordeaux se quitte ainsi, par le fleuve qui l'a faite riche, en laissant derrière soi une ville qui a su redevenir lumineuse après des décennies de gris. On emporte le goût d'un canelé, l'écho d'un carillon et l'envie très précise de revenir quand les vignes se couvriront d'or.