Ce sont les pirogues qui viennent au navire, et non l'inverse. À peine l'ancre posée entre les îlots des San Blas, des cayucos taillés dans un tronc glissent vers la coque, menés à la pagaie par des familles gunas venues proposer molas et poissons du matin. L'archipel compte plus de 350 îles et îlots posés sur un lagon turquoise, au large de la côte caribéenne du Panama; une cinquantaine seulement sont habités. Ici, pas de terminal ni de boutiques : les annexes déposent les passagers sur une langue de sable ourlée de cocotiers, et c'est très exactement ce dénuement qui fait la valeur du lieu.
Guna Yala, un territoire qui s'appartient
Ces îles forment la comarca de Guna Yala, territoire autonome du peuple guna, qui a obtenu de haute lutte, au terme d'une révolte restée fondatrice dans les années 1920, le droit de se gouverner selon ses propres règles. Aucun investisseur étranger n'y possède d'hôtel; les Gunas gèrent eux-mêmes le tourisme, la pêche et la récolte des noix de coco, qui servirent longtemps de monnaie d'échange avec les caboteurs colombiens. Chaque communauté vit sous l'autorité de son congrès local, où les décisions se prennent encore dans la maison commune au toit de palme, autour des hamacs des chefs traditionnels. Le drapeau de la comarca flotte sur plusieurs îles, rappel discret que l'on se trouve ici chez les Gunas avant d'être au Panama.
L'art des molas
Impossible de repartir sans avoir tenu une mola entre ses mains. Ces panneaux de tissu, cousus par les femmes selon une technique d'appliqué inversé, superposent plusieurs couches d'étoffes colorées que l'aiguille vient entailler et ourler pour faire surgir oiseaux, poissons, tortues ou motifs géométriques d'une précision étonnante. Certaines pièces demandent des semaines de travail, et les plus abouties rejoignent des collections de musées. Les couturières les présentent tendues sur des cordes entre deux palmiers; on paie en petites coupures, on compare les points serrés qui distinguent les belles pièces, et l'on demande la permission avant de photographier, moyennant parfois une contribution symbolique.
Une journée au ras du lagon
Le programme d'une escale tient en peu de mots, et c'est tant mieux. Nager dans une eau tiède et translucide, longer le récif masque au visage pour surprendre raies, étoiles de mer et poissons-anges, marcher le tour complet de l'îlot en un quart d'heure, puis s'asseoir à l'ombre pour suivre la course des frégates et le passage des voiles. Les femmes gunas portent au quotidien leurs blouses de molas, des foulards rouge et or et des rangs de perles enroulés sur les jambes; leur élégance, sans aucune mise en scène, compose l'un des tableaux humains les plus mémorables des Caraïbes. On échange quelques mots d'espagnol, un sourire fait le reste, et le temps file sans qu'aucune montre ne s'en mêle.
Bon à savoir
- Débarquement en annexe, directement sur la plage ou sur un ponton sommaire : chaussures d'eau utiles.
- Argent comptant indispensable, en petites coupures de dollars américains, monnaie en usage au Panama.
- Aucune infrastructure : apporter eau, chapeau et protection solaire; rapporter tous ses déchets à bord.
- Respect des usages : demander avant de photographier les habitants, en particulier les femmes en tenue traditionnelle.
- La mer peut se lever en après-midi : viser le début de journée pour la baignade au récif.
Quand le navire relève l'ancre, les îlots redeviennent ce qu'ils n'ont jamais cessé d'être : des points de sable et de palmes posés sur le lagon, où une nation insulaire continue de vivre selon ses propres lois. On emporte une mola dans ses bagages et, avec elle, la preuve cousue main qu'un autre rapport au temps existe encore à quelques encablures des routes maritimes les plus fréquentées du continent.