Sur les sommets qui dominent le quai, on croit d'abord voir de la neige. Il n'en est rien : ces coulées blanches accrochées aux Alpes Apuanes sont du marbre, le même que Michel-Ange venait choisir bloc par bloc pour ses sculptures. Le navire accoste à Marina di Carrara, station balnéaire toscane posée entre mer et montagnes, et toute l'escale se joue dans ce face-à-face entre la plage et les carrières qui blanchissent l'horizon.
Un port entre plage et montagne
Le terminal se trouve à proximité du centre de Marina di Carrara, dont la promenade de bord de mer, les kiosques et les allées plantées de pins invitent à une première marche tranquille; la plage de sable, prisée des familles italiennes en été, s'étire de part et d'autre du port de plaisance. Des taxis attendent à la sortie du port et pratiquent des tarifs fixes : compter environ 25 à 30 euros pour rejoindre la vieille ville de Carrare, à une vingtaine de minutes dans les terres. Les excursions organisées demeurent toutefois la façon la plus simple d'atteindre les sites d'extraction, perchés en altitude.
Au cœur des carrières de Fantiscritti
C'est là-haut que bat le vrai cœur de l'escale. Dans la vallée de Fantiscritti, les visites guidées mènent au plus près des fronts de taille : la galerie Ravaccione 84 se parcourt en une quarantaine de minutes, en minibus puis à pied, dans une cathédrale souterraine aux parois d'un blanc laiteux, casque sur la tête, pendant que le guide détaille les gestes des carriers d'hier et d'aujourd'hui; des tours en véhicule tout-terrain sillonnent quant à eux les carrières à ciel ouvert, où les excavatrices découpent la montagne en gradins vertigineux. Le Cava Museo, sur place, retrace l'histoire de l'extraction, des Romains aux machines modernes, en passant par le petit train qui descendit le marbre vers la côte de 1890 aux années 1960.
Les chiffres donnent le tournis, mais ce sont les détails qui restent : la poussière blanche sur les routes, le grondement sourd des engins, les câbles d'acier luisants, et cette lumière particulière que renvoie la pierre fraîchement coupée.
Colonnata et son lard légendaire
À quelques kilomètres de là, le hameau de Colonnata a bâti sa renommée sur une spécialité inattendue : le lardo di Colonnata, affiné pendant des mois dans des bassins de marbre frottés d'ail, de romarin et d'épices. Servi en tranches translucides sur du pain grillé, il fond littéralement en bouche. La plupart des circuits prévoient un arrêt dégustation, et rares sont ceux qui le regrettent.
Carrare, la ville des sculpteurs
La vieille ville mérite elle aussi qu'on lui consacre une heure ou deux. Son Duomo, commencé au XIe siècle et achevé trois siècles plus tard, marie roman et gothique derrière une façade de marbre rayé; à l'intérieur, un groupe sculpté de l'Annonciation témoigne du talent des ateliers locaux, et le campanile de 33 mètres se dresse en retrait de l'église. Tout près, l'Académie des beaux-arts conserve l'édicule de Fantiscritti, un relief du IIIe siècle figurant Hercule, Jupiter et Bacchus, sur lequel des générations d'artistes de passage ont gravé leur nom, de Giambologna à Canova. Dans les rues, les ateliers de sculpture perpétuent le geste : on y aperçoit, portes ouvertes, des blocs en cours de transformation.
Redescendre vers la mer
Au retour, la route déroule vignes, oliveraies et villages avant de retrouver le littoral. Il reste souvent un moment pour un espresso face à la plage, pendant que les Apuanes, derrière, gardent leurs entailles blanches en pleine lumière. On remonte à bord avec une certitude : les plus grands chefs-d'œuvre de Rome et de Florence sont nés ici, dans le fracas de ces chantiers de pierre, et la montagne n'a pas fini de livrer son trésor blanc au monde.