L'ouzo est né quelque part entre ces collines d'oliviers et cette mer, et Mytilène ne laisse personne l'oublier. Capitale de Lesbos, troisième île de Grèce par la taille, elle déroule son front de mer autour d'une rade animée où les ouzeries servent l'anis national avec des assiettes de petits poissons argentés. L'escale a du corps : une citadelle parmi les plus vastes de la Méditerranée, des musées attachants, des oliveraies à perte de vue et une culture insulaire restée fière de ses traditions.
La citadelle au-dessus de la rade
Sur la colline qui ferme la baie s'étend le château de Mytilène, ensemble fortifié d'une ampleur exceptionnelle où se superposent les époques byzantine, génoise et ottomane. La montée se fait à pied depuis les quais, à travers un bois de pins où résonnent les cigales et où l'ombre sent la résine. Depuis les remparts, la cité s'étale en contrebas, la mer scintille jusqu'à la côte turque toute proche, et l'on saisit d'un coup d'œil la position stratégique qui valut à l'île tant de convoitises au fil des siècles. Les enceintes se parcourent librement, entre tours, citernes et poternes envahies d'herbes folles où filent les lézards.
Ouzo, mezze et front de mer
Retour au niveau de la mer pour la leçon de savoir-vivre local. Le long de la rade, cafés et ouzeries perpétuent un rituel bien rodé : un verre d'anis frais que l'eau trouble de blanc, des mezze qui arrivent par vagues, sardines grillées, fromages de l'île, olives charnues, câpres et poulpe. Lesbos produit certains des ouzos les plus réputés de Grèce, notamment à Plomari, capitale de cette distillation sur la côte sud, où un musée retrace l'histoire de la maison Barbayannis. Même sans traverser l'île, les bouteilles des distilleries locales garnissent toutes les boutiques du centre, et les commerçants conseillent volontiers selon les goûts de chacun.
Théophilos, le peintre aux pieds nus
À trois kilomètres et demi du débarcadère, dans le faubourg de Varia, un petit musée émeut plus que bien des grandes collections : celui du peintre Théophilos, enfant du pays, artiste naïf qui parcourut la Grèce en peignant tavernes et maisons contre un repas. Les 86 toiles réunies ici, réalisées dans les dernières années de sa vie, racontent héros de l'indépendance, scènes rurales et fêtes villageoises dans des couleurs franches et tendres. Reconnu après sa mort comme une figure majeure de l'art populaire grec, Théophilos offre une clé précieuse pour comprendre l'âme de l'île, sa fierté et sa mélancolie mêlées.
Plages proches et villages de pierre
Pour la baignade, la plage aménagée de Tsamakia se trouve à courte marche du navire, transats et cafés compris. Les escales plus longues permettent une excursion vers Molyvos, à environ une heure de route au nord : ce village de maisons de pierre aux toits rouges, étagé sous un château médiéval, compte parmi les plus beaux ensembles traditionnels de l'Égée, avec son petit havre de pêcheurs cerné de tamaris. En chemin, les oliveraies se succèdent sans fin, des millions d'arbres qui font de Lesbos une terre d'huile autant que d'anis, et les villages défilent avec leurs cafés d'hommes et leurs églises à coupoles.
Au moment du départ, la citadelle s'estompe derrière la pointe et il reste sur les lèvres un léger goût anisé, doux et poivré à la fois. Mytilène ne ressemble pas aux îles blanches et bleues du sud : elle est plus grande, plus verte, plus grave peut-être. C'est une île qui travaille, qui distille, qui peint. On la quitte lesté de quelques bouteilles, avec le sentiment d'avoir rencontré une Grèce de caractère, et l'envie précise d'y revenir pour explorer tout ce que l'escale n'a fait qu'effleurer.