La brume se lève, et la France apparaît là où on ne l'attendait pas : à 25 kilomètres des côtes de Terre-Neuve. Maisons de bois aux couleurs franches, drapeaux tricolores, odeur de pain frais qui s'échappe des boulangeries. Saint-Pierre-et-Miquelon, dernier territoire français d'Amérique du Nord, tient dans un archipel de brouillard et de tourbières où vivent quelque six mille habitants. Pour les croisiéristes des itinéraires Canada et Nouvelle-Angleterre, l'escale a un parfum d'anomalie géographique parfaitement délicieux.
Débarquer en France, à deux pas du Canada
Les navires accostent au port de Saint-Pierre, à quelques minutes de marche du centre. Pas de navette, pas de terminal démesuré : on descend la passerelle et l'on change de pays. L'euro remplace le dollar, les plaques d'immatriculation deviennent françaises, et la conversation passe au français avec un accent qui mêle Bretagne, Normandie et Pays basque, patries des marins fondateurs. Le bourg se parcourt à pied, entre rues en pente douce et façades de bois peintes de rouge, de bleu et de jaune vif pour percer la grisaille des jours de brume.
Une histoire de morue et de whisky
Pendant quatre siècles, l'archipel a vécu de la grande pêche à la morue sur les bancs de Terre-Neuve. Le Musée Héritage en garde la mémoire : doris, agrès, photographies des graves où séchait le poisson. Mais la page la plus savoureuse reste celle de la prohibition américaine : dans les années 1920, Saint-Pierre est devenue la plaque tournante légale de l'alcool destiné aux États-Unis. Les entrepôts du port débordaient de caisses de whisky, et la légende locale assure qu'Al Capone lui-même serait passé par ici. Les guides du musée racontent cette époque avec une gourmandise communicative.
L'île aux Marins, village suspendu dans le temps
À dix minutes de traversée du port, l'île aux Marins constitue le joyau de l'escale. Ce village de pêcheurs, qui comptait plus de six cents âmes au début du XXe siècle, s'est vidé peu à peu; ses maisons, son église, son phare et son ancienne école ont été préservés tels quels. On parcourt les sentiers herbeux entre les bâtiments, on pousse la porte du petit musée Archipélitude, on longe l'épave rouillée échouée sur la grève. Par temps clair, la vue revient vers le bourg et ses toits colorés; par brume, le lieu prend une gravité de bout du monde. L'excursion, courte et facile, laisse une empreinte durable.
Saveurs françaises des Amériques
- Croissants et baguettes des boulangeries du bourg, cuits comme en métropole.
- Poissons et fruits de mer des eaux froides, servis dans les restaurants du front de port.
- Produits détaxés et spécialités locales, dont les confitures de baies des tourbières.
Marcher, simplement
Au-delà du bourg, des sentiers mènent aux étangs, aux caps battus par le vent et aux points de vue sur Miquelon et Langlade, les grandes îles sauvages de l'archipel. Les marcheurs croisent des chevaux en liberté, des macareux en saison, et ce silence particulier des terres subarctiques que seuls le vent et les cris des oiseaux marins viennent habiter.
L'adieu dans la brume
Au départ, les maisons colorées s'estompent une à une derrière le rideau gris, et le navire retrouve les eaux canadiennes en quelques milles. Les passagers, eux, mettent plus de temps à quitter l'archipel : on ne s'attend pas à trouver la France ici, et c'est précisément ce décalage qui fait le charme tenace de l'escale. Certains territoires minuscules occupent dans la mémoire une place démesurée; Saint-Pierre-et-Miquelon est de ceux-là.