Le clocher rouge apparaît le premier, planté comme une flèche de 90 mètres au-dessus de la plaine. Puis viennent les quais ombragés de la Drava, le pont suspendu réservé aux piétons et, en aval, les bastions d'une citadelle baroque. Osijek, quatrième agglomération de Croatie et capitale de la Slavonie, accueille les bateaux fluviaux à quelques kilomètres seulement de l'endroit où la Drava rejoint le Danube. L'escale se déroule presque entièrement à pied, entre deux siècles d'architecture austro-hongroise et une rivière qui structure toute la vie locale.
Tvrđa, la citadelle des Habsbourg
Commençons par l'est de la ville, où se dresse l'ensemble baroque le mieux conservé du pays. Édifiée au début du 18e siècle pour verrouiller la frontière face à l'Empire ottoman, la forteresse de Tvrđa a gardé ses casernes, ses portes monumentales et sa place d'armes pavée. Au centre, la colonne de la Sainte-Trinité, érigée en 1730 après une épidémie de peste, veille sur les façades ocre et les terrasses de café. Le musée de la Slavonie, installé dans l'ancien hôtel de ville, expose les trouvailles archéologiques de la région, de la préhistoire aux Romains de Mursa, l'ancêtre antique d'Osijek. La place d'armes accueille souvent marchés artisanaux et festivals en saison. En fin de journée, les étudiants prennent possession des lieux et la vieille garnison retrouve une seconde jeunesse.
La promenade au fil de la Drava
De Tvrđa au centre moderne, le chemin le plus agréable suit la promenada, cette allée qui longe la rive droite sur plusieurs kilomètres. Pêcheurs à la ligne, cyclistes, familles : tout Osijek s'y retrouve, particulièrement au coucher du soleil, quand la lumière rase incendie la surface de la rivière et que les cafés flottants amarrés à la berge allument leurs guirlandes. À mi-parcours, un pont suspendu piétonnier franchit la rivière d'un seul élan vers les berges vertes de la Baranja. Le traverser prend cinq minutes et offre le plus beau panorama sur les toits, l'eau et les clochers. Louer un vélo permet d'allonger la balade le long des berges, dans un sens comme dans l'autre.
Du côté de la ville nouvelle
La partie moderne s'organise autour de la place Ante Starčević, dominée par la co-cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul. Ce vaisseau néogothique de brique rouge, achevé en 1898, possède l'un des plus hauts clochers du pays ; son intérieur surprend par ses fresques colorées. Tout près, l'avenue Europska aligne une remarquable série de maisons Art nouveau, héritage de la bourgeoisie d'avant 1914 ; leurs façades ouvragées, récemment ravalées, composent l'un des plus beaux ensembles sécession hors de Vienne et de Budapest. Le tramway, présent ici depuis 1884, fait tinter sa clochette entre les platanes. Les terrasses servent un café serré à la viennoise, et les pâtisseries locales méritent qu'on s'y attarde un quart d'heure.
Saveurs de Slavonie
La table locale est la plus réputée de l'est croate. Le fiš-paprikaš, ragoût de poissons de rivière au paprika, mijote ici dans les règles de l'art, accompagné de nouilles maison. Le kulen, saucisson relevé qui sèche des mois durant, se déguste avec du fromage frais et des cornichons. Les graševina et traminac des coteaux voisins complètent le tableau. Plusieurs excursions ajoutent à l'escale le parc naturel de Kopački rit, à une vingtaine de minutes de route, où passerelles et barques s'enfoncent dans un immense marais peuplé d'oiseaux.
L'heure du départ
Quand le bateau s'éloigne, tout se résume à nouveau à quelques verticales : le clocher rouge, les bastions, la ligne tendue du pont piétonnier. Osijek ne figure sur aucune liste des grandes capitales touristiques, et c'est précisément ce qui fait son prix. On y a marché sans foule, mangé sans artifice, traversé trois époques en une après-midi. Il reste, en reprenant le fil de l'eau, l'impression d'avoir été reçu plutôt que visité.