Des dos blancs percent l'eau grise par dizaines, accompagnés de sifflements aigus qui traversent la coque des embarcations : en été, l'estuaire de la rivière Churchill se remplit de bélugas venus mettre bas et se nourrir. Des milliers d'entre eux fréquentent alors ce coin de la baie d'Hudson, sur les quelque 60 000 que compte l'ouest de cette mer intérieure, l'un des plus grands rassemblements de l'espèce sur la planète. Churchill, environ 900 habitants et aucun lien routier avec le reste du Canada, s'est bâti une réputation planétaire grâce à sa faune, et les navires d'expédition qui y font halte offrent à leurs passagers un condensé de Nord.
Arriver par le large
Les navires mouillent devant l'embouchure de la rivière et débarquent leurs passagers en embarcation pneumatique. La traversée donne déjà le ton : les bélugas escortent volontiers les zodiacs, curieux, passant sous les flotteurs dans une eau laiteuse. À terre, une rue principale, des bâtiments bas, l'élévateur du terminal céréalier et la ligne de chemin de fer qui relie la localité à Winnipeg en deux jours de train : on vit ici au bout du monde, et on l'assume avec un humour bien nordique.
Le fort qui ne servit jamais
Sur la pointe ouest de l'estuaire se dresse le fort Prince-de-Galles, imposante fortification de pierre en étoile érigée par la Compagnie de la Baie d'Hudson au dix-huitième siècle. Quarante ans de travaux pour bâtir ses murs massifs ; et pourtant, en 1782, la garnison le rendit sans tirer un coup de canon devant l'escadre française de La Pérouse. Le site, accessible par bateau avec les interprètes de Parcs Canada, se visite entre les affûts rouillés, face au large. Sur la rive opposée, la batterie de Cape Merry complète ce dispositif défensif devenu poste d'observation des bélugas, jumelles en main et vent du nord dans le dos.
L'ours blanc, voisin encombrant
Churchill se proclame capitale mondiale de l'ours blanc, et la cohabitation structure la vie locale : portes de voitures laissées déverrouillées pour offrir un refuge, patrouilles d'alerte, consignes affichées partout. À l'automne, les ours convergent vers le rivage en attendant la prise des glaces ; en été, les rencontres restent possibles, et toute sortie hors du périmètre habité se fait accompagnée. Voir l'un de ces grands prédateurs longer la grève, même de loin, marque durablement.
La culture du Nord
Au village, le musée Itsanitaq expose une collection remarquable de sculptures et d'objets inuits, certains vieux de plusieurs siècles : ivoires, stéatites, outils de chasse. Les galeries et boutiques locales prolongent la visite, tandis que les fresques murales peintes sur plusieurs bâtiments, legs d'un projet artistique international, donnent aux rues des couleurs inattendues. Les curieux d'aviation pousseront jusqu'à l'épave du Miss Piggy, un cargo C-46 écrasé en 1979 sur les rochers, devenu improbable belvédère face aux flots gris.
La toundra à la porte
Aux abords immédiats, la forêt boréale cède la place à la toundra côtière : mares, lichens, épinettes rabougries sculptées par le vent. Renards arctiques, caribous et lagopèdes s'y laissent parfois surprendre, et les passionnés d'oiseaux y recensent des dizaines d'espèces nicheuses au fil de l'été. Ce paysage à trois écosystèmes, marin, boréal et arctique, explique la densité de vie exceptionnelle du secteur et attire chercheurs et cinéastes animaliers du monde entier.
Remonter à bord
Churchill demeure une halte à part, unique en son genre : un fort du dix-huitième siècle, des baleines blanches par centaines, des ours en liberté et une communauté qui compose avec tout cela au quotidien. Quand le navire lève l'ancre, les souffles des bélugas ponctuent encore la surface, et la baie d'Hudson reprend son immensité, laissant à chacun le sentiment d'avoir approché un Nord vivant, habité et farouchement lui-même.