Cette escale ne comporte ni quai ni débarquement : le canal de Cape Cod se vit depuis le pont, café à la main et coudes au bastingage, et c'est précisément ce qui la rend si singulière. Pendant une petite heure, le navire se glisse dans une tranchée d'eau calme creusée à travers la base de la péninsule du Massachusetts, si près des berges que l'on distingue les cyclistes et que les promeneurs saluent de la main. Les habitués le savent : il faut monter sur le pont tôt et choisir son bastingage, car ce moment compte parmi les temps forts des itinéraires de la Nouvelle-Angleterre.
Un raccourci rêvé pendant 250 ans
L'idée d'ouvrir un passage à travers l'isthme remonte aux premiers colons : contourner la péninsule par le large ajoutait des heures de route et exposait les bateaux aux hauts-fonds qui ont brisé des centaines de coques au fil des siècles. Le financier August Belmont fils lança enfin les travaux en 1909, sur des plans de l'ingénieur William Barclay Parsons, et mena lui-même la première traversée en 1914. Élargie et approfondie par la suite, la voie navigable est gérée depuis 1928 par le corps des ingénieurs de l'armée américaine. Le détour épargné atteint 217 kilomètres : on comprend que quelque 14 000 bâtiments l'empruntent chaque année.
Ce que l'on voit depuis le bastingage
Le canal proprement dit s'étire sur environ douze kilomètres, avec ses approches, entre la baie de Cape Cod au nord et la baie de Buzzards au sud. Les berges, étonnamment vertes et proches, se suivent comme un long parc linéaire : chemins de service transformés en pistes cyclables, pêcheurs à la ligne postés sur les enrochements, belvédères et aires de pique-nique. Sur la rive du cap défilent les toits gris de Sandwich, l'une des plus anciennes localités de la péninsule, fondée en 1637, avec son petit phare et ses marais salés. Gardez l'œil ouvert : phoques et cormorans fréquentent les remous, et les rapaces patrouillent les rives. Le courant, qui s'inverse au rythme des marées, explique pourquoi les heures de passage varient d'une traversée à l'autre : les capitaines préfèrent l'avoir avec eux plutôt que contre.
Trois ponts, trois signatures
Le franchissement des ponts rythme le parcours. Les ponts routiers de Bourne et de Sagamore, jumeaux d'acier inaugurés en 1935, dessinent leurs grandes arches au-dessus du chenal. Le plus spectaculaire reste toutefois le pont ferroviaire de Buzzards Bay : ses deux tours de 84 mètres encadrent un tablier levant qui compte parmi les plus longs du genre au monde, abaissé seulement au passage des trains. Vu du navire, l'ouvrage évoque une porte monumentale dressée à l'entrée sud du canal.
Bien profiter du passage
- Consultez le programme du bord dès la veille : l'heure exacte de transit varie selon la marée et le courant.
- Installez-vous sur un pont supérieur dégagé, jumelles au cou, du côté qui vous inspire ; les deux rives se valent.
- Un lainage rend service même l'été : l'air du petit matin reste frais sur l'eau.
- Les photographes soigneront les vues sous les arches et les reflets du petit matin ou de la fin de journée.
L'art de voyager lentement
Il y a quelque chose d'apaisant à traverser un paysage habité à vitesse réduite, assez près pour entendre parfois un chien aboyer sur la rive ou saisir des bribes de conversation de pêcheurs. Le canal de Cape Cod rappelle que la croisière ne se résume pas aux escales : certains des plus beaux moments se vivent en route, entre deux rendez-vous. Quand le navire retrouve l'eau libre et reprend sa vitesse, beaucoup de passagers restent accoudés au bastingage, à regarder s'éloigner les arches, avec l'impression d'avoir reçu un secret de navigateur.