Depuis le pont de la navette, St Peter Port ressemble à un amphithéâtre : des maisons de granit étagées sur la colline, un vieux port encombré de voiliers et, en sentinelle sur son îlot, un château qui monte la garde depuis huit siècles. La capitale de Guernesey, dans les îles Anglo-Normandes, cultive un mélange singulier : drapeaux britanniques et noms de rues français, thé de cinq heures et volets normands.
Un débarquement au cœur de la ville
Les navires mouillent en rade et les navettes déposent les passagers à l'Albert Pier, en plein centre. Dès la descente, les ruelles pavées grimpent entre les boutiques de la High Street, les halles du marché et les terrasses face aux bassins. Tout se joue ici à l'échelle du piéton, avec des escaliers et des venelles qui ménagent à chaque détour une échappée sur la mer.
Castle Cornet, huit cents ans de garde
Au bout de sa jetée, accessible à pied par la digue, Castle Cornet a défendu la rade contre les Français, soutenu le roi pendant la guerre civile anglaise et servi de caserne jusqu'au vingtième siècle. La forteresse abrite aujourd'hui plusieurs musées, dont un consacré à la marine, ainsi que quatre jardins d'époque reconstitués entre les bastions. Chaque midi, des artilleurs en uniforme du dix-neuvième siècle tirent le coup de canon traditionnel, un rituel que les visiteurs guettent montre en main. Des remparts, la vue s'étend sur les îles voisines de Herm et de Sark.
La maison extravagante de Victor Hugo
En gravissant les rues vers Hauteville, on atteint la demeure la plus étonnante de l'île. Victor Hugo, proscrit sous le Second Empire, vécut quinze ans à Guernesey et transforma Hauteville House en œuvre d'art totale : boiseries sombres, miroirs, tapisseries, portes secrètes et, tout en haut, un belvédère vitré d'où l'écrivain apercevait par temps clair les côtes de France. C'est ici qu'il acheva Les Misérables. La visite guidée, sur réservation, plonge dans l'intimité d'un génie en exil.
Jardins victoriens et souvenirs d'occupation
À quelques minutes de marche, les Candie Gardens déploient serres et parterres du dix-neuvième siècle en balcon au-dessus des toits et des mâts, avec le musée insulaire en toile de fond pour qui souhaite parcourir l'histoire insulaire, de la préhistoire à l'occupation allemande de la Seconde Guerre mondiale, période encore très présente dans la mémoire locale. Les gourmands concluront par une glace à la crème locale, réputée d'une richesse peu commune grâce aux vaches de l'île.
Au-delà des toits de la capitale
Pour qui souhaite s'éloigner un peu, les excursions insulaires réservent une curiosité touchante : la Little Chapel, minuscule sanctuaire entièrement recouvert de coquillages et d'éclats de porcelaine, patiemment décoré par un frère au fil du siècle dernier. Les côtes du sud, elles, alignent falaises et sentiers en corniche au-dessus de criques limpides, tandis que les serres rappellent la longue tradition horticole de l'île. Les autobus verts en font le tour à prix modique, une option appréciée des voyageurs indépendants, et des liaisons maritimes régulières desservent Herm et ses plages de sable pour les escales longues.
Notes pour la journée
- Navettes vers l'Albert Pier, au pied du centre-ville.
- Castle Cornet : compter deux heures; coup de canon chaque midi.
- Hauteville House : réservation fortement recommandée à l'avance.
- Monnaie : livre de Guernesey et livre sterling; l'île n'appartient pas au Royaume-Uni mais à la Couronne.
Quand la navette retraverse la rade, le château s'embrase dans la lumière du soir et les voiliers rentrent un à un. Hugo écrivait qu'il fallait des rochers aux proscrits; il leur fallait surtout, peut-être, cette lumière-là. Le voyageur moderne n'est proscrit de rien, mais il comprend, en quittant St Peter Port, pourquoi certains exilés n'ont plus jamais voulu partir.