Il existe des baies qui semblent dessinées au compas. La Concha est de celles-là : un arc de sable blond tendu entre deux monts, une île posée au milieu, une balustrade blanche qui court sur des kilomètres. Donostia-San Sebastián, joyau discret du Pays basque espagnol, a bâti autour de cette courbe une réputation mondiale de capitale gourmande. L'escale commence toutefois un peu à l'écart, dans un fjord miniature qui vaut à lui seul le détour.
Pasaia, l'antichambre secrète
Les navires font relâche à Pasaia, port naturel encaissé à une dizaine de kilomètres à l'est de la cité. Le goulet d'entrée, resserré entre deux falaises, offre une arrivée spectaculaire depuis le pont. Avant de filer vers San Sebastián, jetez un œil à Pasai Donibane, village d'une seule rue aux maisons colorées serrées contre la montagne : Victor Hugo y séjourna en 1843 et sa maison, devenue petit musée, raconte son coup de cœur pour ce lieu. Navettes, taxis et autobus relient ensuite le port au centre-ville en une vingtaine de minutes.
La Parte Vieja, royaume du pintxo
Au pied du mont Urgull, la vieille ville concentre l'énergie de la cité. Ses rues étroites alignent une densité record de bars à pintxos, ces bouchées d'orfèvre dressées sur les comptoirs : anchois marinés, txangurro au crabe, brochettes de crevettes, tortilla moelleuse. Le rituel local consiste à picorer une ou deux merveilles par établissement, un verre de txakoli à la main, puis à passer au suivant. Entre deux haltes, la place de la Constitución, ancienne arène dont les balcons numérotés servaient de loges, et l'église baroque Santa María rappellent que ce quartier a de la mémoire. Le marché de la Bretxa, en bordure, approvisionne des cuisines dont les tables cumulent plus d'étoiles Michelin au mètre carré que presque partout ailleurs en Europe.
La promenade de la Concha
Du port de pêche, la promenade s'élance le long de la baie, épousant la courbe de sable jusqu'aux quartiers résidentiels de l'ouest. C'est la plus belle marche urbaine du nord de l'Espagne : la balustrade blanche ouvragée, les lampadaires anciens, l'île Santa Clara qui flotte au centre du plan d'eau, les collines vertes en toile de fond. À mi-parcours, le palais de Miramar, ancienne résidence d'été de la cour royale, domine la scène depuis ses jardins, souvenir de l'époque où la haute société européenne venait prendre les bains ici, donnant à la ville ses allures de station Belle Époque.
Monte Igueldo et le Peigne du vent
Au bout de la baie, un funiculaire centenaire grimpe au sommet du mont Igueldo. Là-haut, le panorama récompense largement le billet : la Concha entière s'étale en contrebas, la ville d'un côté, l'océan de l'autre. Redescendu au niveau de la mer, un sentier mène au Peigne du vent, l'œuvre du sculpteur Eduardo Chillida : trois griffes d'acier scellées dans les rochers, face aux vagues qui s'engouffrent en gerbes les jours de houle. L'endroit résume Donostia, où l'élégance urbaine dialogue sans cesse avec un océan de caractère.
Une escale qui se savoure
S'il reste du temps, la cathédrale du Buen Pastor, les boutiques de la zone romantique ou une glace sur le port comblent les dernières heures. Les plus gourmands réserveront longtemps d'avance une table étoilée; les autres retiendront qu'un simple comptoir de la Parte Vieja nourrit déjà des souvenirs durables.
Au moment où le navire se glisse hors du goulet de Pasaia, le soleil accroche une dernière fois la balustrade de la Concha, quelque part derrière la falaise. On quitte San Sebastián comme on repousse une assiette encore à moitié pleine : à regret, et en se promettant de revenir finir.