Amsterdam Island Smeerenburg, Svalbard Norway
Norway

En 1614, des marins hollandais plantèrent des cabanes sur une plage de gravier du bout du monde, par 79 degrés de latitude nord, à la pointe nord-ouest du Svalbard. Leur but tenait en un mot : la graisse. Les baleines boréales abondaient alors dans ces eaux, et leur lard fondu, transformé en huile à lampes, éclairait les villes d'Europe. Ainsi naquit Smeerenburg, littéralement la « ville de la graisse », sur l'île d'Amsterdamøya. Les navires d'expédition qui s'en approchent aujourd'hui n'y trouvent plus que des vestiges posés dans un silence arctique presque total, et des morses endormis là où bouillaient les chaudrons.

La ruée vers l'huile

Dans les années 1630, à son apogée, Smeerenburg comptait 16 ou 17 bâtiments et jusqu'à 200 travailleurs saisonniers. Les campagnes duraient l'été : les chaloupes harponnaient les baleines dans les fjords voisins, les équipes dépeçaient les prises sur la grève, et la graisse fondait dans de grands chaudrons de cuivre posés sur des fours doubles. La concurrence entre compagnies hollandaises et danoises structura le site en quartiers rivaux. Puis les baleines se firent rares, les techniques évoluèrent vers la fonte à bord, et vers 1660 la station fut abandonnée aux vents. L'Arctique a lentement recouvert le reste.

Ce que l'on voit aujourd'hui

Le débarquement se fait en embarcation pneumatique, sur une plage basse de sable et de gravier. Les traces les plus lisibles sont les socles circulaires des fours à graisse : des anneaux de briques cimentés par un mélange durci de sable et d'huile de baleine, que quatre siècles d'hivers n'ont pas effacés. Des restes de fondations affleurent ici et là dans le sol gelé. L'ensemble est classé patrimoine culturel : tout vestige antérieur à 1946 est strictement protégé au Svalbard, et l'on circule sous la conduite des guides, sans rien toucher ni déplacer. Ce dépouillement fait la force du lieu : il faut de l'imagination pour repeupler la grève de chaudrons fumants, et le contraste entre cette industrie disparue et la pureté actuelle du site laisse songeur.

Les morses, nouveaux occupants

Cette bande de sable est aujourd'hui l'un des sites d'échouerie de morses les plus fiables du nord-ouest du Svalbard. Ces colosses de plusieurs centaines de kilos s'y entassent flanc contre flanc pour dormir, parfois plusieurs jours d'affilée, dans un concert de grognements et de soupirs. Les guides fixent la distance d'approche; à pas lents, en groupe compact, on parvient à les observer longuement sans les déranger. Autour, le décor achève le tableau : glaciers descendant vers le détroit, sommets déchiquetés de l'île voisine de Danskøya, eau d'un bleu d'encre où plongent guillemots et sternes arctiques.

Une escale d'expédition

  • Débarquement en embarcation pneumatique, selon la météo, l'état de la mer et l'absence d'ours polaires sur le site
  • Encadrement obligatoire par des guides, certains armés, comme partout au Svalbard
  • Vestiges protégés : ne rien toucher, ne rien prélever, suivre les consignes de circulation
  • Habillement en couches chaudes et bottes imperméables fournies ou exigées par la plupart des expéditions

Le poids du lieu

Certains sites historiques impressionnent par ce qu'il en reste; Smeerenburg émeut par ce qu'il n'en reste pas. Quelques cercles de brique sur une plage grise, des tombes de marins dans les environs, et tout autour l'immensité qui a repris ses droits. On mesure ici la brièveté des entreprises humaines face à l'Arctique, et aussi leur démesure : des hommes ont traversé des mers terribles pour fondre des géants marins au pied des glaciers.

En remontant à bord, le regard revient vers le rivage où les morses n'ont pas bougé. Les baleines boréales, elles, réapparaissent lentement dans ces eaux après des siècles d'absence. Smeerenburg raconte une histoire d'excès et de retour à l'équilibre; peu d'escales offrent une leçon aussi claire dans un si grand paysage.