Face à Delfzijl, l'estuaire de l'Ems s'étale, large et gris-argent, jusqu'à la rive allemande que l'on distingue par temps clair. Le vent de la mer du Nord balaie la digue, les cargos remontent lentement vers les quais, et les mouettes crient au-dessus des écluses. Cette cité portuaire de la province de Groningue — cinquième port des Pays-Bas — n'a rien d'une destination d'affiche. Elle a mieux à offrir : un concentré de Pays-Bas maritimes, sans décor ni figurants.
Le commissaire né sur ces quais
Delfzijl détient un titre littéraire inattendu : c'est ici qu'est né le commissaire Maigret. En 1929, Georges Simenon, amarré dans le port à bord de son bateau l'Ostrogoth, y écrivit le premier roman mettant en scène son célèbre policier. La ville s'en souvient : une statue du commissaire, pipe au bec et chapeau vissé, se dresse près du port depuis 1966 — Simenon assista lui-même à son inauguration, entouré de plusieurs comédiens ayant incarné le personnage. Pour les amateurs de romans policiers, la photographie s'impose; pour les autres, l'anecdote donne à la promenade un parfum de fiction.
La digue-boulevard et le va-et-vient des navires
L'activité la plus naturelle consiste à marcher sur la digue qui protège la ville, aménagée en boulevard face à l'estuaire. D'un côté, les rues basses et ordonnées du centre; de l'autre, le large, les cargos et les nuages qui filent. La lumière de la mer des Wadden, changeante et laiteuse, a inspiré des générations de peintres du Nord — on comprend pourquoi en quelques minutes d'observation. Le centre lui-même se résume à quelques rues commerçantes autour de la place du marché : boulangeries, cafés, et cette tranquillité provinciale néerlandaise où chaque chose paraît à sa place. Poussez jusqu'aux écluses : c'est par là que transite le trafic du canal de l'Ems, qui relie la cité portuaire à Groningue depuis le 19e siècle, et les portes massives impressionnent toujours au passage des barges.
Le MuzeeAquarium, cabinet de curiosités maritime
Curiosité locale, le MuzeeAquarium réunit sous un même toit aquariums de la mer des Wadden, coquillages du monde entier, maquettes de navires et trouvailles archéologiques de la région. L'ensemble tient du cabinet de curiosités plus que du grand musée, et c'est son attrait : une heure y suffit, on en ressort avec des histoires de phoques, d'ambre et d'épaves. Justement, les phoques : la pointe de Reide, langue de terre au sud de la ville, leur sert de reposoir — les excursions en bateau ou les marches guidées sur l'estran permettent parfois de les approcher, selon la marée.
Groningue, l'escapade urbaine
Les escales prévoient souvent une excursion vers Groningue, la capitale provinciale, à une trentaine de kilomètres — le train direct y mène aussi en moins d'une heure. La ville universitaire, animée par quelque 60 000 étudiants, mêle canaux, cafés et vélos par milliers autour de la tour Martini, que les habitants surnomment affectueusement « d'Olle Grieze », la vieille grise. Son musée d'art, le Groninger Museum, occupe un bâtiment postmoderne aux couleurs franches posé sur l'eau, à deux pas de la gare, et le Vismarkt s'anime les jours de marché entre poissonniers et marchands de fleurs. Le contraste avec la quiétude de Delfzijl compose une journée équilibrée : le matin au bord de l'estuaire, l'après-midi dans l'effervescence étudiante.
Une escale sans artifice
Delfzijl s'adresse aux voyageurs qui aiment voir les pays fonctionner : les écluses qui s'ouvrent, les remorqueurs qui manœuvrent, les habitants qui pédalent contre le vent comme on le fait ici depuis toujours. Aucun monument ne réclamera votre admiration; l'estuaire, lui, la gagnera sans forcer. Et en remontant la passerelle, vous pourrez glisser à vos compagnons de table une question qui fera son effet : savez-vous où est né Maigret ? Vous, désormais, vous y êtes allé.