C'est dans ce village que s'éteignit le Caravage. En juillet 1610, le peintre le plus tourmenté de son siècle, en fuite et malade, débarqua sur cette rive de la Maremme toscane pour y mourir à 38 ans, dans des circonstances qui nourrissent encore les hypothèses des historiens. Porto Ercole n'a rien oublié, mais ne s'en vante pas trop : accroché au flanc est du promontoire du Monte Argentario, ce bourg de pêcheurs classé parmi les plus beaux villages d'Italie préfère la discrétion. Les navires, de taille modeste le plus souvent, mouillent dans la baie et débarquent leurs passagers en navette, face au front de mer.
Du quai à la vieille ville haute
Le débarcadère donne sur le bassin des pêcheurs et des plaisanciers, bordé de terrasses où l'on prépare le poisson de la nuit. De là, une porte fortifiée et des ruelles en escalier grimpent vers le borgo ancien. La montée, courte mais soutenue, récompense par des placettes suspendues au-dessus des toits, du linge aux fenêtres et des échappées sur la rade où votre navire se balance à l'ancre. Peu de circulation, des chats aux fenêtres, des voix qui portent d'un balcon à l'autre : la vie de bourg continue ici comme si le tourisme n'existait pas. L'église paroissiale Sant'Erasmo, dédiée au patron des marins, conserve la mémoire du Caravage, dont la sépulture a fait l'objet de recherches dans le secteur.
Les forteresses espagnoles
Au XVIe siècle, Porto Ercole devint l'une des places fortes de l'État des Présides, avant-poste espagnol sur la côte toscane. De cette époque subsistent des ouvrages militaires remarquables qui couronnent les hauteurs : la Rocca aldobrandesca au-dessus du village, le fort Filippo, bâti en 1558 sur ordre de Philippe II, et le fort Stella à l'étoile parfaite. Une marche d'une trentaine de minutes mène aux abords du fort Filippo, d'où le panorama embrasse la mer Tyrrhénienne, l'île du Giglio et la longue flèche verte de la Feniglia. Ces bastions racontent un épisode méconnu : deux siècles durant, cette côte fut frontière d'empires.
La Feniglia, une forêt entre deux mers
Au pied du village s'amorce le tombolo de la Feniglia, un cordon de sable de 6 kilomètres couvert de pins parasols, qui relie l'Argentario à la terre ferme. La réserve naturelle qui le protège se parcourt à pied ou à vélo, sur une piste ombragée où les daims se laissent parfois surprendre entre les troncs. D'un côté, la lagune d'Orbetello, où flamants et échassiers pêchent dans quelques centimètres d'eau; de l'autre, une plage régulière qui invite à la baignade. Pour quelques heures d'escale, marcher vingt minutes sous les pins puis piquer une tête suffit au bonheur.
La table de la Maremme
Retour au front de mer pour l'heure du repas : spaghetti aux palourdes, friture du golfe, ou le caldaro, la soupe de poissons des pêcheurs locaux, accompagnés d'un blanc d'Ansonica cultivé sur les pentes de l'Argentario. Les portions sont franches, l'accueil sans façon : on mange ici comme dans une maison de famille. Les gelaterias du quai fournissent le dessert, à savourer en regardant les barques rentrer une à une.
Lever l'ancre
En regagnant le navire, le regard remonte une dernière fois du bassin vers la Rocca et les forts. Porto Ercole condense en quelques hectares tout ce qui fait le charme de la Toscane maritime : la pierre militaire espagnole, les ruelles de pêcheurs, la pinède et la mer. Le Caravage y cherchait un bateau pour Rome; le voyageur d'aujourd'hui, lui, repart avec l'impression d'avoir surpris un secret que la côte garde jalousement.