Les lecteurs d'Andrea Camilleri connaissent cette escale sans le savoir : Porto Empedocle, sur la côte sud de la Sicile, a servi de modèle à Vigàta, la petite cité du commissaire Montalbano. L'écrivain y est né en 1925, et la municipalité lui rend hommage jusque sur ses plaques de rue. Mais si les navires y font halte, c'est d'abord pour un autre géant : à 7 kilomètres du quai s'élève la vallée des Temples d'Agrigente, l'un des ensembles grecs les mieux conservés au monde. L'escale se joue donc entre littérature, ruines doriques et falaises blanches.
La vallée des Temples, la grande raison de la halte
Un court transfert en autocar, en taxi ou par la navette touristique mène au site classé par l'UNESCO. Sur une crête face à la mer, l'ancienne Akragas, fondée au VIe siècle avant notre ère, aligne ses sanctuaires doriques dans un paysage d'oliviers et d'amandiers. Le temple de la Concorde, presque intact grâce à sa transformation en église au Moyen Âge, compte parmi les édifices grecs les mieux préservés qui soient; ceux d'Héra et d'Hercule dressent leurs colonnes dorées contre le bleu du ciel. Le philosophe Empédocle, qui a donné son nom à la cité portuaire, enseignait dans cette Akragas opulente que le poète Pindare qualifiait de plus belle des cités mortelles. Entre les sanctuaires d'Héra et de la Concorde, le jardin de la Kolymbethra, entretenu par le fonds italien pour l'environnement, rafraîchit la marche de ses agrumes et de ses oliviers centenaires. Comptez deux à trois heures sur place, chapeau et eau à l'appui : le site s'étire sur plus d'un kilomètre.
La Scala dei Turchi, l'escalier de craie
À 5 kilomètres à l'ouest du débarcadère, la côte s'interrompt sur un phénomène naturel devenu l'emblème de la région : la Scala dei Turchi, une falaise de marne d'un blanc éclatant, sculptée par le vent en gradins arrondis qui plongent vers une mer turquoise. Son nom évoque les corsaires barbaresques qui, dit-on, y accostaient jadis. L'accès à la roche elle-même est réglementé pour protéger le site, mais les points de vue et la plage voisine permettent d'en prendre toute la mesure. Plusieurs excursions la combinent avec la vallée des Temples : c'est la formule idéale pour une journée complète.
Sur les pas de Montalbano
De retour au bassin, accordez une heure à la ville elle-même. La via Roma, artère principale, mène à la statue de bronze du commissaire Montalbano, attablé pour l'éternité au milieu des passants, non loin de la maison natale de Camilleri. La tour de Charles Quint, vestige des défenses du XVIe siècle, veille sur les silos et les grues : Porto Empedocle demeure une cité ouvrière, sans fard, où les cafés servent le granité de citron aux dockers comme aux voyageurs. Cette absence de vernis touristique fait partie de son caractère, et les amateurs de Sicile vraie y trouveront leur compte.
Saveurs d'Agrigente
Avant de remonter à bord, goûtez à la table locale : pâtes aux sardines, caponata d'aubergines, cannoli à la ricotta fraîche. Les amandes de la région, célébrées chaque hiver lors de la floraison des vergers autour des temples, parfument gâteaux et granités.
Le dernier regard
Peu d'escales offrent pareil raccourci : le matin, des colonnes debout depuis vingt-cinq siècles; l'après-midi, une falaise de craie posée sur une mer d'encre bleue; entre les deux, un espresso au pays d'un commissaire de roman. Au moment où la côte agrigentine s'estompe dans le sillage, on comprend pourquoi tant d'écrivains, d'Empédocle à Camilleri, n'ont jamais vraiment quitté cette terre.