Peu de voyageurs savent situer Oristano, et c'est peut-être sa force. Sur la côte ouest de la Sardaigne, à l'écart des circuits battus, cette ancienne capitale de royaume garde la mémoire d'Éléonore d'Arborea, souveraine du XIVe siècle dont le code de lois fit date dans l'histoire européenne. Les navires accostent au port industriel de Santa Giusta, séparé de la ville par un étang peuplé d'oiseaux ; il faut ensuite quelques kilomètres de route pour rejoindre le centre, et un peu plus pour atteindre les ruines antiques de Tharros, face à la mer.
L'arrivée par les étangs
Le quai se trouve sur la commune de Santa Giusta, à environ 3 km au sud-est d'Oristano. Le trajet longe une vaste lagune où pêcheurs et flamants roses se partagent les eaux peu profondes. Cette Sardaigne des zones humides, moins connue que les plages, donne à la région son caractère : ici, on pêche le muggine (mulet) dont on tire la bottarga, ces œufs séchés qui parfument les pâtes locales.
Santa Giusta et sa basilique romane
Avant de filer vers la ville, la basilique de Santa Giusta mérite l'arrêt. Posée sur une butte au-dessus du bourg, cette église du XIIe siècle compte parmi les plus beaux exemples du roman sarde : façade de grès doré, nef à colonnes antiques de remploi, pénombre fraîche qui sent la cire. Depuis le parvis, le regard file sur la lagune et ses barques de pêche traditionnelles.
Oristano, la ville d'Éléonore
Le centre d'Oristano se parcourt aisément à pied. La Piazza Eleonora, encadrée de palais aux tons pastel, porte la statue de la souveraine qui promulgua vers 1392 la Carta de Logu, code juridique resté en vigueur près de quatre siècles. Un peu plus loin, la Torre di Mariano, tour de porte élevée en 1290, marque l'entrée de l'ancienne cité fortifiée ; en contrebas s'étire le corso piéton, ses cafés et ses pâtisseries où goûter les mustazzolus, biscuits au moût de raisin. La cathédrale, remaniée au XVIIIe siècle, dresse son campanile à bulbe coloré au-dessus des toits. Pour saisir l'âme du lieu, l'Antiquarium Arborense expose trouvailles puniques et romaines issues de Tharros, ainsi que des retables médiévaux. À l'heure de l'apéritif, un verre de vernaccia, ce vin ambré élevé sous voile dans les caves de la vallée du Tirso, se déguste avec des amandes grillées — on n'en trouve guère ailleurs qu'ici.
Tharros, la cité face au large
À une vingtaine de kilomètres à l'ouest, sur la presqu'île du Sinis, Tharros demeure le grand souvenir de l'escale. Fondée par les Phéniciens au VIIIe siècle avant notre ère, reprise par Carthage puis par Rome, la cité s'étage sur un promontoire battu par le vent, entre deux baies. On y déambule parmi les rues dallées, les thermes, le tophet et les deux colonnes blanches devenues l'emblème du site, avec la mer pour toile de fond de chaque photo. Tout près, le village de San Giovanni di Sinis abrite une des plus anciennes églises de Sardaigne, en partie paléochrétienne.
La Sartiglia, si le calendrier s'y prête
Oristano vit intensément son carnaval : la Sartiglia, joute équestre codifiée depuis des siècles, voit des cavaliers masqués lancés au galop tenter d'embrocher une étoile suspendue. L'événement n'a lieu qu'en février-mars, mais boutiques et musées en gardent les masques blancs et les costumes toute l'année — un aperçu de la ferveur locale.
Le retour vers le navire retraverse les étangs, souvent dans la lumière rasante qui teinte la lagune de cuivre. Oristano ne s'impose pas ; elle se mérite et se savoure, entre une reine législatrice, une cité phénicienne et des flamants qui décollent au ras de l'eau. Les escales discrètes font parfois les souvenirs les plus tenaces.