Un tapis rouge traverse la ville de Tinos, du quai jusqu'aux portes d'une basilique. Il n'attend ni vedettes ni chefs d'État : il est là pour les pèlerins qui, certains jours, gravissent l'avenue à genoux vers l'église de la Panagia Evangelistria, le sanctuaire le plus vénéré de Grèce. Les navires accostent au cœur de Chora, la capitale insulaire, et ce spectacle de ferveur s'offre dès la passerelle. Mais Tinos ne se résume pas à son pèlerinage : l'île des Cyclades cache aussi des villages d'artisans, des colombiers sculptés et une campagne façonnée comme un jardin.
La Panagia Evangelistria, le Lourdes de l'Égée
L'église domine la ville au bout d'une avenue en pente douce, à une quinzaine de minutes de marche du débarcadère. Élevée à partir de 1823, l'année où une religieuse, Pélagie, révéla l'emplacement d'une icône enfouie de la Vierge, elle attire depuis des foules venues de tout le monde orthodoxe. L'icône, couverte d'or et d'ex-voto, se vénère dans la nef principale; les galeries du complexe abritent musées, chapelles et fontaines, et des maquettes de bateaux laissées en remerciement pendent au-dessus des piliers. Le grand rendez-vous du 15 août transforme l'île entière en procession, mais la ferveur se ressent en toute saison.
Chora entre deux mondes
Redescendu vers l'eau, le bourg mêle sans complexe boutiques d'articles religieux, pâtisseries et ruelles blanchies. Les cafés du front de mer servent la loukoumade chaude et le café grec pendant que les traversiers déversent leurs passagers. Dans les venelles derrière la rue principale, on retrouve la vie insulaire ordinaire, étals de fruits, chats endormis, cours intérieures, à deux pas seulement du flot des pèlerins. Ce voisinage du sacré et du quotidien fait tout le caractère de la capitale tiniote.
L'île des sculpteurs de marbre
Tinos a donné à la Grèce nombre de ses plus grands sculpteurs, et le travail du marbre y est inscrit au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO. Une excursion vers Pyrgos, à une trentaine de kilomètres au nord, permet de voir les ateliers en activité et le musée des arts du marbre, installé au-dessus du village. Encadrements de portes, fontaines, linteaux ornés : ici, même les arrêts d'autobus sont sculptés. Pour une escale plus courte, les églises et fontaines de Chora donnent déjà un aperçu de ce savoir-faire.
Colombiers et villages perchés
La campagne tiniote déroule un paysage rare : des centaines de colombiers de pierre, dentelles géométriques élevées à l'époque vénitienne, ponctuent les vallons en terrasses. Beaucoup servent encore, et les roucoulements accompagnent la route au ras des murets. Les circuits proposés depuis le quai en montrent les plus beaux spécimens, souvent combinés avec un village de l'intérieur. Volax, posé au milieu d'un chaos de rochers ronds, ou Kardiani, suspendu au-dessus de la mer, laissent des images fortes. Les routes sont sinueuses mais courtes; en deux ou trois heures, l'essentiel se voit sans courir.
La table insulaire
Avant de rembarquer, les tavernes de Chora méritent une halte : fromages locaux comme la graviera insulaire, artichauts à l'huile, saucisson fumé louza et tomates séchées composent des assiettes qui sentent le soleil. Les amateurs pousseront jusqu'à une cave pour goûter les vins tiniotes, dont les cépages résistent au meltémi derrière des murets de pierre. Une bouchée de pâte d'amande en sortant, spécialité des confiseries voisines du sanctuaire, et le tour est joué.
La basilique illuminée veille encore sur la baie au moment du départ, et chacun emporte sa version de l'île : recueillement pour les uns, marbre et villages pour les autres. Tinos a ce don de parler à la fois à l'âme et aux yeux. Peu d'escales des Cyclades laissent un sillage aussi durable dans la mémoire des voyageurs.