Le chenal se resserre au point que l'on pourrait presque héler les terrasses de Galatas, sur la rive d'en face : le navire glisse entre l'île et le Péloponnèse, dans un bras de mer qui ressemble davantage à un fleuve qu'à la mer Égée. Puis Poros apparaît, pyramide de maisons blanches coiffée d'une tour d'horloge, saluée jadis par Henry Miller comme l'une des visions les plus heureuses de la Grèce. Bienvenue dans le golfe Saronique, à une heure et demie d'Athènes et à des années-lumière de son agitation.
Premiers pas sur le paseo du port
Le front de mer concentre la vie de l'île : caïques amarrés, tavernes alignées, boutiques d'éponges et de savons à l'huile d'olive. Derrière, un labyrinthe d'escaliers et de venelles blanchies grimpe vers le sommet. La montée se fait sans hâte, entre bougainvilliers et chats assoupis, jusqu'à la fameuse tour de l'horloge élevée en 1927. En chemin, les cours intérieures laissent entrevoir des jardins de citronniers et des escaliers peints à la chaux, que les habitants entretiennent avec une fierté visible.
La vue de l'horloge
De là-haut, le panorama embrasse tout ce qui fait Poros : la baie constellée de voiliers, le détroit, les collines de pins qui descendent vers des criques claires et, en face, la côte du Péloponnèse avec ses vergers. C'est l'un de ces points de vue qui impriment durablement la mémoire, et il ne coûte qu'une vingtaine de minutes de marche.
Pins, criques et monastère
L'île se partage entre deux entités reliées par un isthme : la petite Sferia, volcanique, qui porte la ville, et la grande Kalavria, couverte de pins. Les navettes maritimes du port desservent les plages — Love Bay, la plus photogénique, minuscule crique aux eaux vert émeraude serrée dans la pinède, ou Askeli, plus étendue. À l'est, le monastère de Zoodochos Pigi veille sur la côte depuis le XVIIIe siècle, dans un vallon de cyprès face à la mer.
Galatas et la forêt de citronniers
Une navette traverse le détroit en quelques minutes vers Galatas, sur le continent. Sur ces pentes s'étend la célèbre Lemonodasos, forêt de milliers de citronniers unique en Grèce, parcourue de sentiers muletiers. Au printemps, le parfum des agrumes traverse littéralement le bras de mer. La limonade fraîche pressée au pied des vergers fait partie du rituel.
La table saronique
Les tavernes du port et des ruelles servent une cuisine grecque sans détour : poulpe grillé, feuilles de vigne, poissons du golfe, yogourt au miel et aux amandes. On mange les pieds presque dans l'eau, au son des gréements. Les douceurs au citron, clin d'œil à la forêt d'en face, accompagnent très bien le café de fin d'escale.
Escapades dans le golfe
Le port sert aussi de tremplin vers le reste du golfe Saronique : des vedettes proposent selon les jours la traversée vers Hydra l'aristocratique ou la petite Agistri boisée. Les curieux d'histoire pousseront plutôt vers l'intérieur de Kalavria, où subsistent les vestiges du sanctuaire de Poséidon, discret champ de ruines dans les pins où l'orateur Démosthène trouva la mort dans l'Antiquité. Poros, décidément, cache bien son jeu derrière ses airs de station balnéaire.
L'île des retours
Les Athéniens viennent à Poros depuis toujours pour souffler une fin de semaine; beaucoup y reviennent toute leur vie. Le passager de croisière, lui, n'y passe que quelques heures — assez pour comprendre l'attachement des habitués. Quand le navire reprend le chenal, la tour de l'horloge reste longtemps visible, comme une invitation à revenir vérifier qu'on n'a pas rêvé.