Un piton volcanique coiffé de remparts sépare Myrina en deux baies, et toute l'escale tient dans cette géographie. D'un côté, Romeikos Gialos et ses demeures néoclassiques tournées vers le couchant ; de l'autre, Tourkikos Gialos et ses barques de pêche serrées le long des tavernes. Entre les deux, la capitale de Lemnos, île du nord-est de l'Égée encore épargnée par les foules, vit à un rythme que bien des Cyclades ont oublié depuis longtemps. Ici, pas de files d'attente ni de boutiques identiques d'un bout à l'autre de la Grèce : des commerçants qui saluent, des pêcheurs qui réparent leurs filets, une capitale insulaire restée elle-même.
Monter au kastro
Le château domine tout, et il se mérite. Bâti au XIIe siècle sous l'empereur byzantin Comnène, renforcé ensuite par les Vénitiens, il déploie ses murailles sur un vaste promontoire rocheux culminant à 114 mètres au-dessus des flots. Le sentier grimpe depuis les rues du centre en une demi-heure environ, entre figuiers de Barbarie et pierres chauffées de soleil, dans le parfum sec des herbes sauvages. Là-haut, la récompense dépasse l'effort : les deux baies s'étalent de part et d'autre, les toits ocre moutonnent en contrebas, les caïques tracent leurs sillages minuscules et, par temps clair, le regard file loin sur l'Égée. C'est l'un des plus beaux points de vue de l'île, et l'on y reste volontiers le temps de reprendre son souffle et ses esprits.
L'agora, colonne vertébrale de la ville
Redescendu du promontoire, on s'engage dans la rue du marché, que les habitants nomment simplement l'agora. Cette artère pavée relie les deux rivages en enfilant boulangeries odorantes, cafés où l'on joue au tavli, boutiques d'artisanat et étals de produits insulaires. Lemnos cultive blé, vignes et miel depuis l'Antiquité ; la prospérité de ses négociants, enrichis en Égypte à la fin du XIXe siècle, explique l'élégance des maisons néoclassiques qui bordent les rues. Rapportez un pot de miel de thym, un fromage local ou une bouteille issue de cépages cultivés ici depuis des millénaires : les vendeurs racontent volontiers l'histoire de leurs produits, souvent avec une dégustation à l'appui et toujours avec fierté.
Deux rivages, deux ambiances
La promenade de Romeikos Gialos, bordée de façades bourgeoises et de cafés avec vue, invite à la flânerie de fin d'après-midi ; sa plage de sable aux eaux peu profondes convient aux familles, avec le kastro en toile de fond pour les photos. De l'autre côté du promontoire, l'ancien mouillage ottoman de Tourkikos Gialos concentre la vie maritime : filets étendus, caïques colorés, tavernes où le poulpe sèche au soleil sur des cordes tendues. Les amateurs de baignade prolongée rejoignent en quelques minutes les sables de Richa Nera ou de Plati, équipés de parasols et de cafés de plage où l'après-midi fond doucement.
La table lemniote
L'île nourrit bien ses visiteurs. Attablez-vous face aux barques pour goûter fromages du terroir, poissons grillés du matin et vins blancs frais servis sans façon, pendant que les mouettes surveillent les assiettes depuis les mâts. Le repas s'étire, le patron apporte un fruit ou un raki en fin de service, la conversation passe d'une table à l'autre, et l'horloge de l'escale semble soudain moins pressante qu'au débarquement.
Au moment de reprendre la mer, les remparts rougissent dans la lumière du soir au-dessus des deux anses. Myrina ne figure sur aucune liste des escales célèbres de la Grèce, et ses habitants ne s'en plaignent pas. Ceux qui y ont marché, mangé et nagé gardent le sentiment d'avoir été reçus dans une île vraie, où le voyage ressemble encore à une rencontre. Il en reste peu ; celle-ci en fait partie.