Le premier son que l'on entend en posant le pied sur le quai n'est ni un moteur ni un klaxon : c'est le claquement des sabots d'un mulet sur les pavés. Hydra, dans le golfe Saronique, interdit les véhicules à moteur sur presque tout son territoire. Les navires mouillent devant la passe et les chaloupes déposent les passagers au centre exact de la vie insulaire : un bassin en fer à cheval où les demeures de pierre des anciens armateurs s'étagent en amphithéâtre au-dessus des caïques et des voiliers.
Un port gardé par les canons
Deux pointes fortifiées encadrent l'entrée du bassin, hérissées de canons pointés vers le large. Ils rappellent l'âge d'or de l'île, lorsque sa flotte marchande dominait les mers du Levant et que ses capitaines mirent navires et fortunes au service de la guerre d'indépendance grecque, dans les années 1820. Les demeures qui dominent le bassin, sobres et puissantes, avec leurs murs de pierre dorée et leurs toits de tuiles, furent bâties par ces familles d'armateurs. La demeure de Lazaros Koundouriotis, l'une des plus influentes, se visite aujourd'hui : mobilier d'époque, costumes et tableaux y restituent la vie d'une grande maison insulaire du XVIIIe siècle.
Ruelles, escaliers et chats philosophes
Derrière le front de mer, la ville monte en escaliers blanchis à la chaux, en venelles où les bougainvilliers débordent des murs. La règle est simple : tout se fait à pied, et les mulets assurent les livraisons comme ils le font depuis toujours. On se perd volontairement, on redescend toujours vers le port. En chemin, le musée des Archives historiques expose les souvenirs de l'épopée maritime et révolutionnaire de l'île, tandis que le monastère de la Dormition, sur le port même, cache un cloître de marbre paisible derrière son clocher.
Kamini par le sentier côtier
La plus belle promenade de l'escale suit le littoral vers l'ouest. En un quart d'heure de marche plate, le sentier côtier mène au hameau de Kamini : un mouchoir de poche, quelques barques tirées au sec, deux tavernes les pieds dans l'eau et la Maison rouge, une bâtisse de 1786 qui servit à la fois de résidence et de poste de défense. En route, des plateformes rocheuses invitent à la baignade dans une eau limpide. Les marcheurs endurants poursuivent jusqu'à la plage de galets de Vlychos, un peu plus loin, où le temps s'arrête pour de bon.
L'île des artistes
Hydra séduit les créateurs depuis les années 1950 : peintres, écrivains et musiciens y ont trouvé refuge, attirés par la beauté nue de l'île et l'absence de bruit mécanique. Leonard Cohen y posséda longtemps une maison et y composa certaines de ses chansons. Cette empreinte se prolonge dans les galeries d'art et les expositions qui animent les anciens entrepôts du front de mer. En terrasse, un café frappé à la main, on comprend vite ce qui les retenait tous : la lumière, le silence et la mer à portée de regard.
Avant de rembarquer
Les tavernes du port et de Kamini servent poissons grillés, calmars et salades généreuses, avec les amygdalota, petits gâteaux aux amandes, pour finir sur une note sucrée. Une baignade tardive ou un dernier tour de quai complètent l'escale au rythme de l'île, c'est-à-dire sans se presser.
De retour sur le pont, quand Hydra rétrécit dans le sillage, le silence de l'île continue de résonner un moment, comme une note tenue. Certains y voient une escale; ceux qui l'ont marchée savent qu'il s'agit plutôt d'une leçon : le monde va plus loin quand il avance au pas d'un mulet.