Les tours apparaissent une à une au fil de l'eau : d'abord les vestiges des remparts, puis la masse du château de Stahleck accroché à son éperon, enfin les clochers serrés dans le repli de la vallée. Bacharach se dévoile ainsi depuis le pont du navire, comme une gravure ancienne qui prendrait vie. Cette petite cité vigneronne occupe l'un des passages les plus resserrés de la vallée du Haut-Rhin moyen, un paysage classé au patrimoine mondial de l'UNESCO, et les bateaux fluviaux accostent directement en bordure de la vieille ville.
Neuf siècles dans quelques rues
Passé la berge, tout se joue dans un mouchoir de poche. Les maisons à colombages penchent doucement au-dessus des ruelles, certaines peintes de rouge sombre, d'autres laissant voir leurs poutres brunies par les siècles. La ville a grandi autour du commerce du vin il y a plus de neuf cents ans, et les enseignes de fer forgé des tavernes rappellent que le négoce ne s'est jamais interrompu. Des passages voûtés s'ouvrent entre les cours, et il suffit de s'écarter de quelques mètres de l'artère principale pour n'entendre plus que les martinets au-dessus des toits. L'église Saint-Pierre, avec sa robuste allure romane tardive, marque le centre du bourg ; c'est d'ici que partent les sentiers vers les hauteurs. Prendre le temps de parcourir la rue principale d'un bout à l'autre, puis de revenir par les venelles parallèles, donne déjà une bonne idée de l'endroit.
La chapelle Werner et le chemin des remparts
En montant vers le château, le sentier passe devant l'un des monuments les plus émouvants de la vallée : la Wernerkapelle, chapelle gothique commencée en 1289, dont il ne reste qu'une dentelle de pierre rousse ouverte sur le ciel. Détruite en 1689 par les troupes françaises, jamais reconstruite, elle a été consolidée avec soin et ses arcs vides encadrent aujourd'hui la vue sur le fleuve. Un peu plus haut, le chemin rejoint les remparts médiévaux, que l'on peut suivre de tour en tour ; plusieurs conservent leur toit pointu et leurs escaliers de bois. À chaque palier, la vallée s'élargit un peu plus sous le regard.
Le château de Stahleck
L'ascension se termine au château de Stahleck, forteresse du XIIe siècle qui coiffe l'éperon au-dessus de la ville. L'édifice, reconstruit au XXe siècle après les destructions françaises, abrite désormais une auberge de jeunesse ; sa cour et ses abords restent accessibles aux marcheurs. De là-haut, le panorama récompense largement les vingt à trente minutes de montée : la boucle du Rhin, les coteaux de vignes en terrasses, les villages de la rive opposée et le passage incessant des convois sur le fleuve. Au retour, la descente par les vignes ramène directement vers les toits d'ardoise du bourg.
L'heure du riesling
On ne quitte pas Bacharach sans s'attabler dans une cour intérieure ou une taverne à vin. Le riesling règne ici depuis le Moyen Âge, quand les tonneaux partaient par bateau vers Cologne et les Flandres. Les vignerons servent leurs cuvées au verre, souvent accompagnées de pain de campagne et de fromage. Ce moment fait partie de l'escale au même titre que les remparts : le vin raconte la pente, l'ardoise et le fleuve mieux qu'aucun panneau explicatif.
Repartir par le fleuve
Depuis le pont du navire, au départ, la ville se replie lentement dans son vallon, gardée par sa forteresse et sa chapelle sans toit. Bacharach appartient à ces escales dont la taille modeste fait la force : rien n'y est monumental, tout y est juste, patiné, à hauteur d'homme. Le voyageur emporte le goût d'un riesling de pente raide et l'image d'arcs gothiques découpés sur le ciel, en se promettant de vérifier, un jour, si la lumière d'automne tient ses promesses sur les vignes du Haut-Rhin.