Depuis le pont du bateau, la masse blonde du château semble sortir directement du Rhône. Ses murailles plongent dans le fleuve, sans fossé ni colline, comme si la forteresse avait été posée sur l'eau. Tarascon, entre Avignon et Arles, doit son nom à un monstre de légende et sa silhouette à un roi bâtisseur. L'amarrage se fait en plein cœur de la petite cité provençale, à quelques minutes de marche des remparts. Rarement une escale fluviale offre un tel raccourci entre la passerelle et le Moyen Âge.
Le château du roi René
Élevé entre 1400 et 1435 par les ducs d'Anjou, comtes de Provence, le château compte parmi les forteresses les mieux conservées de France. Le roi René, dernier comte de Provence, en fit une résidence de cour où l'on donnait fêtes et tournois. La visite traverse plus de trente salles, des cuisines aux appartements, jusqu'à l'apothicairerie de l'ancien hôpital Saint-Nicolas et ses pots de faïence alignés. La récompense attend tout en haut : depuis la terrasse panoramique, le regard file sur le fleuve, les toits de la ville et, de l'autre côté de l'eau, le château rival de Beaucaire.
Sainte Marthe et le monstre du fleuve
La légende raconte qu'une créature amphibie, la Tarasque, dévorait bateliers et troupeaux jusqu'à ce que sainte Marthe la dompte d'un signe de croix. La collégiale Sainte-Marthe, à deux pas de la forteresse, conserve le tombeau de la sainte dans sa crypte, un lieu de pèlerinage depuis le XIIe siècle. Quant au monstre, il défile encore : chaque fin juin, les Fêtes de la Tarasque, instituées par le roi René en 1474, promènent son effigie dans les rues. Ces géants processionnels figurent aujourd'hui au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO.
Flâner dans la vieille ville
Passé les portes de l'enceinte, les rues étroites alignent façades aux volets délavés, placettes ombragées et arcades anciennes. Le mardi matin, le marché déploie ses étals d'olives, de fromages de chèvre et de tissus colorés le long des cours. Les amateurs d'étoffes reconnaîtront le berceau de Souleïado, la maison qui fait vivre l'impression provençale traditionnelle : son musée, installé dans un hôtel particulier, expose des milliers de planches de bois gravées qui servaient à imprimer les fameux motifs. Les jours sans marché, les commerces des rues voisines et les ateliers d'artisans suffisent largement à occuper la flânerie, et les habitants saluent volontiers les visiteurs de passage.
Un balcon sur la Provence
Le temps d'escale se prête aussi à une excursion dans les environs, souvent proposée depuis le quai. Avignon et son palais des Papes se trouvent à environ 23 km en amont, Arles et ses arènes romaines à une vingtaine de kilomètres en aval, et les villages des Alpilles, Saint-Rémy-de-Provence en tête, à un quart d'heure de route. Les guides locaux accompagnent souvent ces sorties et truffent le trajet d'anecdotes. Ceux qui restent à quai n'y perdent rien : longer les berges du Rhône au pied des remparts, au soleil couchant, compte parmi les moments les plus doux du voyage.
Saveurs de pays
Sur les terrasses de la place du Marché, l'heure de l'apéritif a des airs de rituel. Un verre de rosé des coteaux voisins, quelques olives cassées de la vallée des Baux, un morceau de tapenade sur du pain grillé : la Provence se goûte simplement. Les boulangeries vendent aussi la navette, un biscuit allongé parfumé à la fleur d'oranger, compagnon idéal du café avant de regagner le bord.
Le soir venu, quand les projecteurs allument les murailles et que le courant fait trembler leur reflet, on comprend pourquoi les capitaines aiment passer la nuit ici. Tarascon garde la mesure des petites villes et la mémoire des grandes heures. Il suffit d'un monstre apprivoisé et d'un roi poète pour donner à quelques heures à quai un parfum de conte.