L'air sent le sel et le varech. Le vent de la Manche pousse des nuages rapides au-dessus des clochers de granit, la marée découvre puis recouvre les cales du vieux port, et la lumière change d'une minute à l'autre. Roscoff se présente ainsi, à la pointe du Finistère : une petite cité bretonne de caractère, bâtie par des armateurs corsaires, tournée vers la mer depuis cinq siècles.
De Bloscon au vieux bourg
Les navires font escale au port de Bloscon, un bassin en eau profonde situé à environ deux kilomètres à l'est du centre ancien. Le trajet se fait en navette ou par une marche d'une demi-heure le long de la côte, avec l'île de Batz en ligne de mire. Une fois au bourg, tout se joue à pied dans un mouchoir de poche : ruelles de granit, quais du vieux port, jardins battus par les embruns.
Une cité d'armateurs
Au XVIe siècle, le commerce maritime des toiles de lin a fait la fortune du lieu, et la pierre en témoigne encore. Les maisons d'armateurs alignent leurs façades de granit sculpté autour de l'église, certaines ornées de navires gravés au-dessus des portes. L'église Notre-Dame de Croaz-Batz, avec son clocher Renaissance ajouré parmi les plus élégants de Bretagne, veille sur l'ensemble; des caravelles de pierre sculptées sur ses murs rappellent qui a payé la construction. Autour, les venelles mènent aux cales, où les bateaux se couchent sur le sable à marée basse.
Les Johnnies, marchands d'oignons à bicyclette
La cité cultive une histoire que personne n'attend : celle des Johnnies, ces paysans qui, dès le XIXe siècle, embarquaient chaque été pour l'Angleterre avec des tresses d'oignons rosés et les vendaient de porte en porte, à pied puis à bicyclette. Les Britanniques les surnommaient « Onion Johnnies », et leur silhouette à vélo chargé de tresses est devenue, outre-Manche, une image de la France entière. La Maison des Johnnies et de l'oignon de Roscoff raconte cette épopée modeste et savoureuse; l'oignon rosé local, doux et parfumé, bénéficie aujourd'hui d'une appellation d'origine protégée. On en trouve des tresses dans toutes les bonnes boutiques du bourg.
L'île de Batz, à quinze minutes de traversée
Face aux quais, l'île se rejoint par une courte traversée en vedette. L'île se parcourt à pied ou à vélo entre plages de sable clair, sentiers côtiers et champs de primeurs. Son trésor discret : le jardin Georges Delaselle, un jardin exotique créé il y a plus d'un siècle, où palmiers et plantes australes prospèrent grâce à la douceur du Gulf Stream. Le phare, au point haut de l'île, récompense la montée par un panorama complet sur la baie de Morlaix. L'excursion demande une demi-journée et compte parmi les plus belles surprises de la côte nord bretonne.
Crêpes, criée et bien-être marin
Les crêperies du bourg servent galettes de sarrasin et crêpes au beurre salé, accompagnées de cidre fermier. Les amateurs d'histoire maritime remarqueront la figure de Marie Stuart, débarquée ici enfant en 1548 pour épouser le dauphin de France : une maison ancienne porte encore son nom. Roscoff s'enorgueillit enfin d'avoir vu naître la thalassothérapie française à la fin du XIXe siècle; l'eau de mer y soigne toujours, dans les instituts face à la baie.
Quitter la pointe bretonne
Au moment du départ, le clocher de Croaz-Batz s'efface derrière la digue, l'île voisine allume son phare, et le vent garde le dernier mot, comme toujours en Bretagne. Roscoff n'a ni remparts ni palais; elle a mieux : une identité intacte, faite de granit, d'oignons rosés et d'histoires de mer que l'on rapporte à la maison comme des coquillages.