Le golfe de Valinco s'ouvre comme un amphithéâtre : des montagnes grises et vertes qui descendent de partout vers une eau calme, et au fond, Propriano, ses quais, ses terrasses et son phare. Les navires jettent l'ancre dans la baie ou s'amarrent au port selon leur taille, et le centre se rejoint en quelques minutes à pied. Cette station discrète du sud-ouest corse ne cherche pas à éblouir; elle offre plutôt un condensé de l'île, entre plages immédiates, villages de granit et pierres dressées par les premiers Corses il y a des millénaires.
Le port et l'avenue Napoléon
La vie locale se concentre le long du quai l'Herminier et de l'avenue Napoléon, où cafés, glaciers et boutiques regardent les voiliers rentrer. En surplomb, l'église Notre-Dame-de-la-Miséricorde dresse son clocher au-dessus des toits; l'ancienne cité, brûlée et pillée par les Barbaresques au XVIe siècle, a peu conservé de son passé, mais l'animation du front de mer compense la rareté des monuments. Le marché du matin propose coppa, lonzu, fromages de brebis et confitures de figue, de quoi composer un pique-nique de haute tenue.
Des plages à portée de sandales
Rareté appréciable pour une escale : les plages commencent en ville. À cinq minutes du centre, le Lido et sa voisine Mancinu alignent sable clair et eaux transparentes au pied du phare. Plus loin sur la même rive, Portigliolo étire des kilomètres de sable sauvage à l'embouchure du Rizzanese, et sur la rive nord, la baie de Cupabia, régulièrement citée parmi les plus belles criques de Corse, récompense ceux qui prennent un taxi pour un quart d'heure de virages. Le hameau de Porto Pollo, en face, cultive une douceur de petit port de pêche avec paillotes les pieds dans l'eau.
Filitosa, huit mille ans avant les croisières
L'excursion signature de l'escale se trouve dans la vallée du Taravo, à une vingtaine de kilomètres au nord. Filitosa, site préhistorique majeur de la Méditerranée occidentale, aligne ses statues-menhirs au visage grave sous les oliviers millénaires. Ces guerriers de granit, sculptés à l'âge du bronze, portent épées et cuirasses gravées; on les contemple dans un vallon silencieux où paissent quelques moutons, avec le sentiment de croiser les tout premiers habitants de l'île. Le petit musée et le sentier se parcourent en une heure et demie.
Sartène, granit et gravité
Autre demi-journée possible : grimper vers Sartène, à une douzaine de kilomètres au sud-est. Prosper Mérimée la qualifiait de plus corse des villes corses, et la formule colle toujours aux façades. Maisons hautes de granit sombre, passages voûtés, place de la Libération où les anciens refont le monde à l'ombre des platanes : la ville respire une gravité qui contraste avec la lumière du golfe. Chaque vendredi saint, la procession du Catenacciu y perpétue l'une des traditions religieuses les plus anciennes de l'île.
La table du Valinco
Au retour, les restaurants du port servent langouste grillée, poissons du golfe et cannellonis au brocciu, arrosés des vins du domaine voisin, l'appellation Sartène. En dessert, le fiadone au citron ou une glace à la farine de châtaigne rappellent que la montagne n'est jamais loin ici, même les pieds dans l'eau.
Cap au large
À l'appareillage, le golfe referme lentement ses bras de montagnes, et les statues de Filitosa continuent de fixer leur vallée comme elles le font depuis des millénaires. Propriano aura montré une Corse sans décorum : des plages où l'on entend encore les cigales, des villages qui ne jouent aucun rôle et des pierres qui parlent du fond des âges. On quitte le Valinco avec l'impression d'avoir été reçu, plutôt que visité.