Pour un voyageur québécois, Dieppe n'est pas une escale comme les autres. Le 19 août 1942, des milliers de soldats canadiens débarquèrent sur ces galets sous le feu allemand; plus de 900 y laissèrent la vie. La ville normande n'a jamais oublié, et le Canada non plus. Mais Dieppe ne se résume pas à cette journée tragique : c'est aussi un port de pêche vivant, une falaise coiffée d'un château-musée et l'une des plus anciennes stations balnéaires de France.
Rejoindre le centre depuis le terminal
Les navires accostent dans l'avant-port, sur la rive opposée au centre-ville. Comptez de 20 à 30 minutes de marche le long des bassins pour rejoindre le cœur de la cité, ou un court trajet en navette ou en taxi. Le trajet à pied a son charme : on longe les quais où les chalutiers débarquent coquilles et poissons de la Manche, une activité qui en fait un port coquillier de premier plan en France.
La mémoire du 19 août 1942
Face à la mer, le square du Canada rappelle les liens tissés entre Dieppe et la Nouvelle-France : c'est d'ici que partirent nombre de navires vers le Saint-Laurent au temps des grandes traversées. Une plaque y honore aussi les régiments canadiens du raid de 1942, dont les Fusiliers Mont-Royal. Pour comprendre l'opération Jubilee, le Mémorial du 19 août 1942 s'installe dans l'ancien théâtre à l'italienne de 1826 : documents, objets et témoignages y retracent le sacrifice des soldats, en majorité canadiens, tombés sur les plages de la région. La visite est sobre, digne, nécessaire. Sur la promenade, les drapeaux à la feuille d'érable flottent en permanence.
Le château-musée et ses ivoires
À l'ouest de la plage, perché sur sa falaise, le château de silex et de grès veille sur les toits dieppois depuis le XVe siècle. Il abrite le musée de Dieppe, réputé pour la plus importante collection d'ivoires d'Europe : navires miniatures, éventails, crucifix et portraits sculptés par les ivoiriers dieppois entre le XVIe et le XXe siècle, au temps où le port commerçait avec les côtes lointaines. Les salles réunissent aussi des toiles de Boudin et de Pissarro, séduits comme tant de peintres par la lumière changeante de la Manche. Depuis les remparts, la vue file sur les toits d'ardoise et la longue grève.
Saint-Jacques et les rues marchandes
Au centre, l'église Saint-Jacques dresse sa tour du XVe siècle au-dessus d'un quartier piétonnier animé. Étape sur les chemins de Compostelle, elle déploie un beau répertoire gothique, rosace comprise. Autour, la Grande Rue aligne poissonneries, fromageries et cafés où l'on commande une sole dieppoise ou une marmite du pêcheur. Le samedi matin, le marché envahit les rues du centre : élu plus beau marché de France en 2020, il rassemble producteurs cauchois, mareyeurs et fabricants de cidre dans une atmosphère de fête ordinaire.
Galets, pelouses et bord de mer
Reste à prendre le temps du front de mer, vaste étendue de pelouses entre la ville et la plage, héritage des bains de mer du XIXe siècle. Les cerfs-volants y sont chez eux, les enfants aussi. On marche sur les galets jusqu'à l'eau, on regarde les falaises blanches encadrer la baie, on comprend pourquoi les impressionnistes plantaient ici leurs chevalets.
En regagnant le navire, on repense à ces deux histoires que la ville tient ensemble : celle des navires partis peupler les rives du Saint-Laurent, celle des soldats venus du Canada les libérer trois siècles plus tard. Entre les deux, une plage de galets gris qui n'appartient à personne et qui nous appartient un peu, à nous aussi.