Le navire ralentit à la tombée du jour, et une façade rouge et verte s'allume sur la rive droite de la Saône. Des passagers en tenue de soirée patientent déjà sur le pont : à Collonges-au-Mont-d'Or, on ne descend pas visiter des monuments, on descend dîner. L'escale, brève et précieuse, s'organise autour d'une table qui a changé l'histoire de la cuisine française : celle de Paul Bocuse.
Une halte née d'un restaurant
À une dizaine de kilomètres en amont de Lyon, le bourg s'étire entre la rivière et les pentes du mont d'Or. Les bateaux de CroisiEurope y font étape en soirée, s'amarrant pratiquement en face de l'Auberge du Pont de Collonges, la maison triplement étoilée durant un demi-siècle où « Monsieur Paul » régna sur la gastronomie mondiale jusqu'à sa disparition en 2018. Certains itinéraires incluent le dîner à l'Abbaye de Collonges, la salle de réception voisine fondée par le chef, où l'orgue limonaire et les décors Belle Époque accompagnent un menu dans la grande tradition lyonnaise.
Le rituel du dîner
On traverse la passerelle, on longe quelques dizaines de mètres de quai, et l'on entre dans un monde codifié avec gourmandise : nappes blanches, brigade en uniforme, soupières d'argent. Selon la formule retenue, la soirée décline les classiques qui ont fait la réputation de la maison, volaille de Bresse, quenelles, soupe aux truffes noires créée pour l'Élysée en 1975, ou un menu de banquet dans l'esprit des mères lyonnaises, ces cuisinières qui formèrent Bocuse et tant d'autres. Le repas constitue l'excursion elle-même ; il se prolonge tard, et le retour au bateau se fait à pied, en quelques minutes, sous les platanes.
Un village de pierres dorées
Pour qui dispose d'un moment avant le service ou au matin, le bourg mérite le détour. Il appartient à ces localités du val de Saône bâties dans cette pierre calcaire blonde qui a donné son surnom aux monts d'Or. Trois hameaux le composent : le centre-bourg près de la rivière, Trèves-Pâques sur les hauteurs et le Vieux Collonges, dont les ruelles pentues conservent maisons vigneronnes, murets et passages voûtés. L'église néogothique pointe son clocher au-dessus des toits ; depuis les chemins qui montent vers le mont Cindre, la vallée se découvre, avec Lyon qui scintille au sud.
Une rivière de gourmets
Cette étape s'inscrit presque toujours dans un itinéraire gourmand entre Rhône et Saône : Lyon et ses bouchons la veille, le Beaujolais ou la Bresse le lendemain. La rivière elle-même participe au plaisir. Large, calme, bordée de demeures bourgeoises et de guinguettes, elle n'a rien de la puissance du Rhône ; on navigue ici comme on déguste, lentement. Les berges accueillent joggeurs, cyclistes et pêcheurs du soir, et les îles du Roy et de la Table Ronde défilent doucement dans le crépuscule.
Ce que l'escale dit de la France
Il peut sembler étonnant qu'un arrêt de croisière soit consacré à un seul repas. C'est mal mesurer ce que représente cette table : classée à l'inventaire du patrimoine culturel immatériel par le geste, la transmission et la mémoire qu'elle incarne, la cuisine française s'est en partie écrite ici. Des cuisiniers du monde entier, y compris plusieurs grands chefs québécois, sont passés par ces fourneaux avant d'ouvrir leurs propres maisons. Dîner dans ces murs, c'est toucher la source.
Au petit matin
Quand le bateau largue ses amarres vers Mâcon ou Trévoux, la façade peinte s'éloigne dans la brume du matin. Les conversations du petit-déjeuner tournent encore autour de la volaille de la veille et du chariot de desserts. Certaines escales se mesurent en monuments ; celle-ci se mesure en souvenirs de table, et ils comptent parmi les plus tenaces qu'un voyage puisse laisser.