L'air sent l'eau-de-vie avant même que les amarres soient tournées. Chaque année, l'équivalent de millions de bouteilles s'évapore des chais de la ville : c'est la « part des anges », ce tribut que le vieillissement en fût abandonne au ciel charentais. Elle noircit les murs d'un champignon microscopique et parfume les quais d'une note douce et boisée. Bienvenue à Cognac, où même l'atmosphère a du bouquet.
Une arrivée au fil de la Charente
Les bateaux de croisière fluviale, de taille modeste comme l'exige la rivière, s'amarrent en bordure du centre ancien, sur cette Charente que François Ier qualifiait de plus beau ruisseau de son royaume. C'est par cette voie d'eau paisible que les gabares chargées de barriques descendaient autrefois vers les ports de l'Atlantique ; le commerce qui fit la fortune locale est né sur ces berges mêmes où l'on débarque aujourd'hui.
Le vieux Cognac, rive gauche
À quelques pas des quais, les tours Saint-Jacques encadrent l'ancienne porte de la ville. Derrière commence le quartier ancien, un lacis de rues pavées bordées de demeures à colombages et d'hôtels particuliers aux pierres patinées. La maison de la Lieutenance, avec ses poutres sculptées du seizième siècle, compte parmi les plus photographiées. En levant les yeux, on remarque partout cette teinte sombre sur les façades : la signature des anges, encore eux, qui trahit la présence d'un chai à proximité.
Le château d'un roi, les chais d'un négociant
Face à la rivière se dresse le château des Valois, où naquit François Ier en 1494. L'édifice médiéval, remanié à la Renaissance, appartient depuis 1795 à la maison Baron Otard, qui y fait vieillir ses eaux-de-vie dans des salles voûtées aux murs épais. La visite conjugue donc deux récits : celui du roi bâtisseur de Chambord, et celui des barriques qui sommeillent dans la pénombre où il vit le jour. Peu de lieux marient aussi naturellement patrimoine royal et savoir-faire artisanal.
Les grandes maisons ouvrent leurs portes
Hennessy, Martell, Rémy Martin, Meukow : les noms qui rayonnent sur les cinq continents sont tous nés ici, et la plupart proposent des parcours de visite. Chez Hennessy, la découverte commence par une traversée de la Charente en bateau électrique avant d'explorer les chais ; chez Martell, la plus ancienne des grandes maisons, fondée en 1715, on suit le chemin de la double distillation charentaise, des vignes d'ugni blanc jusqu'à l'assemblage final. Partout, la dégustation initie aux nuances des comptes d'âge, VS, VSOP, XO, et à l'art de la tulipe, ce verre qui concentre les arômes. Le Musée des arts du cognac complète l'ensemble pour qui veut comprendre la filière sans pousser la porte d'une seule marque.
Pause charentaise
Entre deux visites, les terrasses de la place François-Ier servent les produits du terroir : melon charentais en saison, fromages de chèvre, grillons et, pour les plus curieux, le pineau des Charentes, cet apéritif né, dit-on, d'une erreur de vigneron au seizième siècle : un moût de raisin versé par mégarde dans une barrique d'eau-de-vie, oublié quelques années, goûté par miracle. Les becs sucrés repartiront avec des chocolats au cognac ou une galette charentaise au beurre frais.
Une promenade pour finir
Avant de regagner le bord, le parc François-Ier déroule ses allées ombragées le long de la rivière, à l'endroit même où le futur roi apprit, raconte-t-on, à nager. Les pêcheurs y côtoient les promeneurs, et les gabares de plaisance glissent sans bruit sur l'eau verte. On mesure alors la singularité de cette escale : une ville de taille modeste dont le nom se prononce dans tous les bars du monde, et qui garde pourtant la quiétude d'une sous-préfecture au bord de son fleuve. Le navire repart vers Saintes ou Angoulême ; les anges, eux, continuent de prélever leur part.