Trois îlots verdoyants posés sur une mer tiède, à 14 km des côtes de Guyane française : vus du pont, les îles du Salut ressemblent à un refuge tropical. Leur nom même évoque la délivrance — les colons du 18e siècle y échappaient aux fièvres du continent. L'histoire en a pourtant fait le bagne le plus redouté de France, celui de Dreyfus et de Papillon. Les navires jettent l'ancre au large et les annexes accostent à l'île Royale, la principale du trio ; l'île du Diable, elle, demeure interdite d'accès, gardée par des courants violents.
Marcher dans les allées du bagne
De 1852 à 1953, environ 70 000 condamnés transitèrent par ces rochers. Sur l'île Royale, un sentier ombragé grimpe du débarcadère vers le plateau, où s'alignent les bâtiments de l'ancienne administration pénitentiaire : chapelle aux murs peints par des détenus, hôpital aux hautes fenêtres, quartiers des surveillants, cellules dont les grilles rouillent sous les manguiers. Certains édifices, restaurés, abritent un petit musée qui retrace la vie quotidienne des forçats, les tentatives d'évasion et les figures célèbres du lieu. D'autres ruines disparaissent lentement sous les racines, et cette lutte entre pierre et végétation donne à la promenade une atmosphère que peu d'escales égalent.
Dreyfus, Papillon et les fantômes du Diable
Depuis la pointe nord de Royale, le regard porte sur l'île du Diable, à quelques centaines de mètres : c'est là que le capitaine Alfred Dreyfus, condamné à tort pour trahison, vécut plus de quatre années d'isolement à partir de 1895, face à un océan qu'il n'avait pas le droit de regarder trop longtemps. Henri Charrière, dit Papillon, popularisa plus tard l'enfer guyanais dans un récit devenu best-seller mondial, porté deux fois au cinéma. Un banc face au détroit invite à mesurer la distance entre la beauté du panorama et ce qu'il signifiait pour ceux qui le contemplaient depuis leur cellule.
Une nature qui a repris ses droits
Aujourd'hui, les vrais maîtres des lieux ont le poil brun et la queue préhensile : les singes capucins accompagnent les visiteurs le long des sentiers, pendant que les agoutis détalent sous les cocotiers et que les iguanes se chauffent sur les murets. Des aras traversent parfois le ciel dans un éclair bleu et or. Le tour complet de l'île Royale, environ 3 km, se boucle en une heure et demie à pas tranquille, entre cocoteraies, criques de roche volcanique et points de vue sur ses deux sœurs. La chaleur équatoriale impose son rythme : eau, chapeau et pauses à l'ombre font partie du programme.
Kourou et les fusées à l'horizon
Détail peu connu : les îles appartiennent au Centre spatial guyanais, dont le pas de tir se trouve à une vingtaine de kilomètres, sur le continent. Les jours de lancement, elles sont évacuées, car les trajectoires d'Ariane passent au-dessus. L'ancien phare et les installations de suivi rappellent cette étonnante reconversion : du bagne à l'espace, le lieu n'aura jamais cessé de regarder plus loin que la mer.
Avant de débarquer
- La preuve de vaccination contre la fièvre jaune est exigée pour poser pied à terre en Guyane française.
- Prévoir chaussures fermées, insectifuge et protection solaire ; l'humidité équatoriale se fait sentir dès le matin.
- Une auberge installée dans l'ancien mess des surveillants sert repas créoles et boissons fraîches.
- La baignade n'est pas recommandée : courants forts autour des trois îles.
On quitte les îles du Salut avec des images contradictoires : la douceur des alizés dans les palmes, et les initiales gravées par des hommes qui n'ont jamais revu la France. C'est précisément ce mélange qui rend l'escale si forte. L'annexe s'éloigne, les toits rouges disparaissent dans la verdure, et le silence à bord en dit long sur ce que chacun vient de traverser.