Avant même d'apercevoir les quais, on entend Santiago. Un air de trompette qui monte d'une cour, des tambours qui répètent pour le prochain carnaval, le grondement des camions sur les collines : la deuxième ville de Cuba vit en musique, adossée à la Sierra Maestra, au fond d'une baie profonde que le navire remonte lentement. Fondée en 1515, première capitale de l'île, elle revendique à la fois le berceau du son cubain, celui du rhum Bacardi et celui de la révolution de 1959.
De la rade au cœur colonial
Les navires s'amarrent au port Guillermón Moncada, à environ quatre kilomètres du centre. Taxis, autocars d'excursion et voitures anciennes assurent la liaison en une quinzaine de minutes jusqu'au Parque Céspedes, la place fondatrice. C'est là que bat le pouls santiaguais : la cathédrale Nuestra Señora de la Asunción domine l'esplanade de sa façade claire, tandis que la Casa de Diego Velázquez, résidence du conquistador achevée vers 1530, passe pour l'une des plus anciennes demeures des Amériques encore debout. Ses moucharabiehs de bois sombre et son patio andalou se visitent en une demi-heure.
Les rues qui chantent
À deux pas de la place, la calle Heredia concentre la vie culturelle. La Casa de la Trova y programme des musiciens du matin au soir; on y entre pour un set de boléros, on en ressort une heure plus tard sans avoir vu le temps passer. Les balcons de fer forgé, les galeries d'art et les vendeurs de partitions donnent à cette artère un caractère que nulle autre rue cubaine ne possède. Les amateurs d'histoire pousseront jusqu'à l'ancienne caserne Moncada, criblée de balles en 1953 lors de l'assaut mené par Fidel Castro, devenue école et musée.
Santa Ifigenia, le panthéon de l'île
Au nord-ouest du centre, le cimetière Santa Ifigenia rassemble les grandes figures nationales. Le mausolée de José Martí, où une relève de la garde se déroule toutes les trente minutes, voisine avec la pierre ronde qui abrite les cendres de Fidel Castro et les tombes de Carlos Manuel de Céspedes et de Compay Segundo. La visite, sobre et solennelle, éclaire d'un coup tout le récit cubain, de l'indépendance à la révolution.
Le Morro et l'horizon des Caraïbes
À une dizaine de kilomètres au sud-ouest, le castillo de San Pedro de la Roca, dit El Morro, verrouille l'entrée de la baie depuis le XVIIe siècle. Classée au patrimoine mondial de l'UNESCO en 1997 comme l'exemple le mieux conservé de l'architecture militaire hispano-américaine, la forteresse étage ses batteries au sommet d'une falaise. Du chemin de ronde, le regard embrasse la passe, la mer des Caraïbes et les crêtes de la Sierra Maestra : c'est le panorama de l'escale, celui que l'on garde en mémoire longtemps après le départ. Un petit musée de la piraterie occupe les salles voûtées.
Saveurs d'Oriente
Entre deux visites, la table santiaguaise vaut qu'on s'y attarde : congrí, porc rôti, café des montagnes voisines et rhum local servi sans façon. Les terrasses autour du Parque Céspedes permettent d'observer le ballet des motos, des écoliers en uniforme et des vendeurs de journaux tout en reprenant des forces à l'ombre. Prévoyez des pesos en petites coupures pour les pourboires des musiciens : ici, chaque repas vient avec son orchestre.
Larguer les amarres en musique
Au moment où le navire redescend la baie, la silhouette du Morro défile à tribord et les percussions de la ville s'estompent derrière l'étrave. Santiago ne cherche pas à séduire : elle affirme, elle chante, elle raconte cinq siècles d'histoire avec un aplomb que sa rivale havanaise lui envie parfois. On repart avec un rythme dans la tête, et il y restera un bon moment.