Batina Croatia

Bien avant d'accoster, on distingue la silhouette : une haute colonne de pierre dressée sur la colline, surmontée d'une figure de bronze aux ailes déployées. Le monument de Batina veille sur un coude du Danube où trois pays se regardent — la Croatie sur cette rive, la Serbie en face, la Hongrie à quelques kilomètres en amont. En contrebas, un millier d'habitants, des rues tranquilles bordées de vergers et l'un des plus petits débarcadères de croisière du fleuve.

Une colline chargée de mémoire

En novembre 1944 s'est jouée ici l'une des batailles les plus importantes du front danubien, lorsque les forces soviétiques et les partisans yougoslaves ont franchi le fleuve face à l'armée allemande. Le mémorial élevé après la guerre honore les milliers de soldats tombés durant cette traversée. On y monte à pied depuis le village en une quinzaine de minutes. Là-haut, le silence impose le respect, et la vue s'étend sur la plaine pannonienne : le Danube déroule ses bancs de sable, les forêts inondables moutonnent à perte de vue, et par temps clair, le regard circule librement d'un pays à l'autre.

La Baranja, un coin de campagne préservé

Batina constitue la porte d'entrée de la Baranja, triangle de terres agricoles serré entre la Drava et le Danube. Les excursions proposées lors des escales mènent souvent au village-musée de Karanac, à une vingtaine de kilomètres, où d'anciennes fermes aux toits pentus abritent ateliers, calèches et objets du quotidien d'autrefois. Les habitants y perpétuent une cuisine généreuse, marquée par les influences hongroises : kulen au paprika, ragoûts mijotés longuement, vins blancs tirés de caves creusées à même les collines de lœss. Dans les bourgs voisins de Zmajevac et de Suza, ces celliers enterrés s'alignent le long de ruelles entières ; les vignerons y reçoivent les groupes autour d'une graševina fraîche et d'une assiette de charcuteries, avec cette hospitalité directe qui caractérise les campagnes danubiennes. Plusieurs compagnies fluviales incluent cette halte gourmande dans leur programme d'après-midi.

Le parc naturel de Kopački rit

À une demi-heure de route s'ouvre l'un des plus vastes marais intérieurs d'Europe. Kopački rit, souvent surnommé l'Amazonie européenne, occupe la zone de confluence de la Drava et du grand fleuve : un labyrinthe d'étangs, de roselières et de forêts noyées où nichent près de 300 espèces d'oiseaux. Depuis les passerelles de bois ou lors d'une sortie en barque, on observe hérons, cormorans et, avec un peu de chance, le vol lourd d'un pygargue à queue blanche. Cerfs et sangliers fréquentent les sous-bois. Pour les amateurs de nature, cette excursion justifie à elle seule l'arrêt à Batina.

Le village lui-même

Ceux qui préfèrent rester à quai ne perdront pas leur temps. Une promenade mène de l'embarcadère à l'église paroissiale, puis le long des maisons basses où les habitants cultivent poivrons et tomates. Les pêcheurs réparent leurs filets près du pont qui enjambe l'eau vers la Serbie. On avance lentement, on échange un signe de tête, on s'assoit parfois à l'ombre d'un noyer pendant que les hirondelles cousent le ciel au-dessus des toits. La Baranja ne se visite pas au pas de course ; elle s'apprivoise, à la manière d'une maison de campagne où l'on reviendrait chaque été.

Le retour à bord

Au moment où le navire largue les amarres, la statue ailée de la colline accroche une dernière fois la lumière. Batina aura offert ce que les grandes villes ne peuvent pas donner : une leçon d'histoire à ciel ouvert, des marais grouillants de vie et la douceur têtue d'un village frontalier qui a traversé les tempêtes du siècle sans perdre son calme. Il arrive que l'on mesure la richesse d'une escale au nombre de questions qu'elle laisse en tête une fois le pont remonté.