Au nord du Yukon, là où la toundra glisse dans la mer de Beaufort, une île basse émerge à 5 km de la côte. Les Inuvialuit la nomment Qikiqtaruk, ce qui signifie simplement « île », comme s'il n'en existait qu'une. Les cartes l'appellent Herschel. Aucun quai, aucune route, aucun habitant permanent : seulement une anse abritée, quelques bâtiments de bois gris et l'un des chapitres les plus étonnants de l'histoire de l'Arctique canadien. Les navires d'expédition qui franchissent ces latitudes y font une escale que peu de voyageurs peuvent raconter.
Le débarquement à Pauline Cove
Les zodiacs déposent les passagers sur la plage de galets de Pauline Cove, l'un des rares mouillages naturels de toute cette côte. C'est précisément cette anse qui a fait l'histoire de l'île : les baleiniers américains y trouvaient refuge pour hiverner. Aujourd'hui, les gardiens du parc territorial accueillent les visiteurs, présentent les lieux et accompagnent la marche entre les bâtiments. Le silence, à peine troublé par le vent et les sternes arctiques, s'impose dès les premiers pas sur la grève.
La grande époque des baleiniers
À partir de 1889, la chasse à la baleine boréale attire dans la mer de Beaufort des flottes entières venues de San Francisco. Pour rentabiliser la courte saison arctique, les équipages passent l'hiver sur place : en 1893-1894, près de 1 500 personnes vivent à Herschel, qui devient alors la plus grande communauté du Yukon. Maisons de commandement, entrepôts, mission anglicane : plusieurs bâtiments de cette époque tiennent toujours debout, entretenus avec soin, et comptent parmi les plus anciennes constructions de tout le territoire. On circule entre eux comme dans une photographie ancienne, en imaginant les hivers de cette population improbable, baleiniers, Inuvialuit, missionnaires et policiers de la Gendarmerie royale confondus.
Une île vivante
Qikiqtaruk n'est pas qu'un site historique. L'été, la toundra se couvre de fleurs minuscules, lupins arctiques, saxifrages et coton de tourbière, que l'on découvre en marchant lentement, les yeux au sol. Des caribous traversent parfois l'île à la nage depuis le continent, les renards arctiques chassent les lemmings entre les touffes d'herbe, et les eaux environnantes accueillent phoques et bélugas. Les gardiens, souvent originaires des communautés inuvialuit de la région, partagent leur connaissance du territoire : quelles baies donnent des petits fruits, où niche le harfang, comment la mer gruge lentement les rivages. Leurs récits donnent à la visite une profondeur qu'aucun panneau d'interprétation ne remplace.
Se préparer à cette escale
- Le débarquement se fait sur une plage : bottes imperméables fournies ou recommandées par l'expédition.
- Même en juillet, le vent du large peut être mordant; prévoir tuque et gants dans le sac.
- Rester avec les guides : l'île est un territoire d'ours, grizzlis comme ours polaires à l'occasion.
- Ne rien cueillir ni ramasser : chaque objet, chaque plante appartient au parc et à l'histoire.
Un témoin fragile
Créé en 1987, le parc territorial de Herschel Island-Qikiqtaruk protège 116 km² de toundra, de plages et de mémoire humaine. Le lieu est aussi devenu un observatoire des changements du Nord : le dégel du pergélisol et le recul des rivages menacent les bâtiments historiques, que l'on consolide et déplace au besoin. Les scientifiques qui y séjournent croisent les passagers de la journée, et les échanges improvisés font souvent partie des bons souvenirs de l'escale.
Lorsque les zodiacs reprennent le chemin du navire, l'île redevient ce qu'elle est presque toute l'année : une bande de toundra posée entre ciel et mer, gardée par le vent. Ceux qui ont marché à Pauline Cove emportent une certitude tranquille, celle d'avoir touché l'un des points les plus reculés du pays, là où l'histoire canadienne s'est écrite en peaux de baleine et en hivers de neuf mois.