Les moteurs ralentissent, les conversations aussi. À l'entrée du fjord, des fragments de banquise éclatée dérivent déjà le long de la coque, premiers émissaires des glaciers qui attendent au fond. Tracy Arm ne figure sur aucune liste d'escales ordinaires : personne n'y descend à terre, aucun quai ne s'y trouve. Cette journée de navigation panoramique dans le sud-est de l'Alaska compte pourtant parmi les moments forts de bien des itinéraires, et ceux qui l'ont vécue en parlent souvent comme du sommet de leur voyage.
Un couloir de granit
Le fjord s'enfonce sur près de 50 kilomètres dans les montagnes de la forêt nationale de Tongass, la plus vaste des États-Unis. Les parois de granit poli montent à la verticale depuis une eau verte de silt glaciaire, striées de cascades qui chutent parfois de plusieurs centaines de mètres. Le passage se resserre par endroits au point que le navire semble frôler la pierre; les officiers manœuvrent lentement, au gré des blocs flottants, dans un décor que les passagers comparent volontiers à un Yosemite envahi par la mer.
Les glaciers jumeaux Sawyer
Tout au fond, le fjord se divise et révèle ses deux monuments gelés : les glaciers Sawyer Nord et Sud. Leurs fronts dressent des murailles d'un bleu profond, ce bleu dense que seule la glace comprimée depuis des siècles peut produire. Avec un peu de patience, on assiste au vêlage : un pan entier se détache dans un craquement de tonnerre, soulève une gerbe d'écume et laisse derrière lui un iceberg tout neuf. Le navire coupe alors ses moteurs, et le silence qui suit, troublé par le crépitement des cristaux qui fondent, vaut tous les spectacles.
La vie sur la glace
Les icebergs servent de radeaux aux phoques communs, qui mettent bas sur ces plateformes flottantes à l'abri des épaulards. Les jumelles révèlent leurs silhouettes rondes par dizaines près des fronts glaciaires, mères et petits confondus. Sur les parois, des chèvres de montagne se déplacent avec une aisance déconcertante; dans le ciel, les pygargues à tête blanche patrouillent, tandis que les eaux d'approche réservent parfois la surprise d'un souffle de baleine à bosse ou d'un ours noir aperçu sur la rive.
Vivre pleinement la journée
- Habillez-vous en pelures d'oignon : l'air venu des glaciers refroidit brusquement le pont, même en plein été.
- Les jumelles transforment la journée; partagez-les en famille plutôt que de vous en passer, car phoques et chèvres se tiennent souvent loin de la coque.
- Les meilleurs points d'observation changent au fil des manœuvres : alternez entre la proue, les ponts supérieurs et votre balcon.
- Restez dehors au moment des vêlages annoncés par l'équipage; les photos prises à travers une vitre rendent rarement justice à ce bleu-là.
Une géologie à l'œuvre
Ce paysage n'a rien de figé. Les deux Sawyer reculent d'année en année, sculptant toujours le fjord comme leurs ancêtres des grandes glaciations ont creusé tout le passage. Les naturalistes à bord commentent généralement la traversée, expliquant la couleur laiteuse de l'eau, la formation des moraines et la lente respiration du grand gel. On assiste, en somme, à une leçon de géologie grandeur nature, depuis la meilleure salle de classe qui soit : le pont d'un navire.
Ce qui reste au soir
Au retour vers la mer libre, les cascades défilent en sens inverse et les icebergs saluent une dernière fois. Les passagers regagnent les salons, un peu silencieux, les cartes mémoire pleines et les doigts froids. Aucune boutique, aucun monument, aucune terrasse aujourd'hui; seulement la glace, la pierre et l'eau. Beaucoup diront pourtant, en fin de voyage, que leur plus belle escale fut celle où le navire ne s'est jamais arrêté.


