La dernière terre que Christophe Colomb ait foulée avant l'Amérique tient dans une baie ourlée de montagnes brunes. San Sebastián de La Gomera, capitale de l'une des plus petites îles des Canaries, accueille les navires à un quai voisin de la gare maritime : dix minutes de marche le long de la marina, entre voiliers et barques de pêche, suffisent pour rejoindre le cœur de la ville. D'emblée, le contraste saisit : quelques rues basses aux façades blanches et colorées, puis, tout autour, un relief volcanique entaillé de ravins profonds, où s'accrochent palmiers et cultures en terrasses.
1492, l'escale avant le Nouveau Monde
En septembre 1492, les trois caravelles de Colomb ont fait ici leur ultime provision d'eau et de vivres avant la grande traversée. La ville entretient ce souvenir avec soin. Sur la Calle Real, la Casa de Colón évoque le passage du navigateur; à quelques pas, le puits de la Aguada porte une inscription fameuse : son eau aurait « baptisé l'Amérique ». L'église de l'Assomption, où l'équipage serait venu prier avant d'appareiller, conserve sa pénombre fraîche et ses retables dorés, dans une fraîcheur bienvenue après la chaleur de la rue. Quant à la Torre del Conde, tour de défense élevée en 1447 dans le parc face au port, elle compte parmi les plus anciens édifices militaires de l'archipel : Beatriz de Bobadilla, maîtresse des lieux et figure redoutée, y aurait reçu Colomb lui-même.
Le silbo, la langue sifflée
La Gomera possède un trésor immatériel unique : le silbo gomero, langage sifflé inscrit au patrimoine de l'UNESCO, mis au point par les bergers pour converser d'un versant à l'autre des ravins. Deux doigts en bouche, un Gomero peut « parler » à deux kilomètres de distance. Des démonstrations accompagnent souvent les repas d'excursion, et les écoles de l'île l'enseignent de nouveau : entendre une conversation sifflée résonner dans un vallon reste un moment singulier, comme si le paysage lui-même s'était doté d'une voix.
Garajonay, la forêt d'un autre âge
Au centre de l'île, le parc national de Garajonay protège une laurisylve inscrite au patrimoine mondial : cette forêt de lauriers embrumée, quasi disparue ailleurs, couvrait le bassin méditerranéen il y a des millions d'années. Les excursions grimpent en une quarantaine de minutes vers ses belvédères, où les crêtes émergent d'une mer de nuages, avant de redescendre par des routes en corniche ponctuées de villages agrippés aux pentes et de terrasses cultivées. Le mirador d'Abrante, avec sa passerelle vitrée suspendue au-dessus du village d'Agulo, offre par temps clair une vue jusqu'au Teide, sur l'île voisine de Ténérife.
Saveurs d'une île rude et généreuse
Au retour, les terrasses de la Plaza de las Américas servent les spécialités insulaires : l'almogrote, pâte relevée de fromage vieilli et de piment, le miel de palme tiré de la sève des palmiers, les papas arrugadas nappées de mojo. Autant de saveurs nées d'une terre exigeante, que les Gomeros ont apprivoisée ravin par ravin, avec une patience que l'on devine dans chaque bouchée.
| Repères d'escale | Détails |
|---|---|
| Accostage | Quai près de la gare maritime, centre à 10 minutes à pied |
| Torre del Conde | À 15 minutes de marche du quai |
| Parc national de Garajonay | Environ 13 km, excursion d'une demi-journée |
| À goûter | Almogrote, miel de palme, papas arrugadas |
Lever l'ancre vers l'ouest
En quittant la baie, le navire suit un moment la route même des caravelles. Face à l'Atlantique ouvert, on mesure ce que représentait ce départ de 1492 : quitter la dernière escale connue pour l'inconnu absolu. La Gomera, elle, n'a presque pas changé de visage depuis, et c'est précisément ce qui la rend précieuse aux yeux de ceux qui prennent le temps de l'aborder.


