La haute silhouette apparaît bien avant le ponton : deux tours romanes, un chevet hérissé d'arcs-boutants, une masse de pierre blonde qui domine l'Oise et les toits d'ardoise. L'abbatiale de Saint-Leu-d'Esserent surprend par sa démesure : on croirait une cathédrale égarée dans un bourg de quelques milliers d'habitants. Les bateaux qui remontent la vallée entre Paris et Compiègne font étape ici précisément pour elle, et la promesse est tenue dès le premier regard levé depuis le pont.

Neuf siècles au-dessus de la rivière

Tout commence en 1081, lorsque le comte Hugues de Dammartin offre l'église du lieu à la puissante abbaye de Cluny. Les moines y établissent un prieuré et entreprennent, vers 1140, un chantier ambitieux qui se poursuivra jusqu'au début du XIIIe siècle. Le résultat compte parmi les œuvres majeures des débuts de l'architecture gothique dans la région : une nef haute et lumineuse, portée par des voûtes d'une hardiesse nouvelle pour l'époque, où la clarté du matin glisse le long des piliers nus. La façade, plus ancienne, garde des accents romans qui racontent la transition entre deux mondes de bâtisseurs. La visite se fait librement, dans un calme que troublent seulement les pas sur les dalles et, parfois, un organiste en répétition.

Autour du prieuré

Les bâtiments monastiques ont partiellement survécu : une galerie de cloître, une porte fortifiée, des celliers voûtés que l'on découvre au fil d'une déambulation autour de l'édifice. Depuis la terrasse qui borde le chevet, la vue plonge sur la vallée : la rivière, les péniches, les coteaux boisés d'en face. Le bourg lui-même se parcourt en quelques minutes, avec ses maisons de calcaire clair extrait des carrières voisines. Cette pierre de Saint-Leu, tendre au ciseau et blanchissant avec les années, fut acheminée par voie d'eau pendant des siècles pour bâtir églises, hôtels particuliers et palais, jusqu'à Versailles : le village a littéralement fourni la matière d'une partie des monuments français, et il suffit de toucher un mur pour entrer dans cette histoire.

Les berges de l'Oise

En contrebas, un espace naturel aménagé longe la rivière : sentiers, prairies humides, observatoires d'oiseaux. Le circuit complet se boucle en une petite heure de marche paisible, et la promenade convient à tous les rythmes et offre, en se retournant, les plus beaux points de vue sur l'abbatiale dressée au-dessus des frondaisons. Les pêcheurs y côtoient hérons et cormorans, et le passage régulier des convois chargés de céréales ou de granulats rappelle que l'Oise demeure une voie de transport bien vivante entre le Bassin parisien et le nord de l'Europe.

Chantilly à un quart d'heure

Selon la durée de l'étape, une excursion s'impose presque : le domaine de Chantilly ne se trouve qu'à quelques kilomètres. Château posé sur l'eau, collections de peinture parmi les plus riches de France, Grandes Écuries et leur spectacle équestre, jardins dessinés par Le Nôtre, sans oublier la crème du même nom : l'ensemble compose l'un des sites patrimoniaux les plus complets des environs de Paris, et le trajet en autocar ne demande qu'une quinzaine de minutes. Les programmes des compagnies fluviales l'incluent régulièrement au départ de Saint-Leu-d'Esserent.

Bon à savoir

  • L'abbatiale se trouve à une dizaine de minutes de marche du débarcadère, par une montée douce.
  • Entrée libre; concerts et visites commentées selon la saison.
  • Commerces de base dans le bourg; choix plus large à Chantilly.

Au départ, depuis le pont, on garde longtemps en vue les deux tours qui rapetissent dans le sillage. Ce coin d'Oise aura offert l'un des raccourcis les plus saisissants de la vallée : la pierre partie d'ici a bâti des palais, et l'édifice resté sur place n'a rien à leur envier. Il faudra revenir, ne serait-ce que pour entendre l'orgue sous ces voûtes.