Ici, les eaux se donnent rendez-vous. À Saint-Jean-de-Losne, la Saône reçoit le canal de Bourgogne, croise la route du canal du Rhône au Rhin et voit converger bateliers, plaisanciers et promeneurs comme d'autres carrefours voient passer les trains. Cette petite cité de Côte-d'Or, l'une des plus exiguës communes de France par sa superficie, s'est bâtie tout entière autour de sa vocation fluviale. L'étape offre une plongée dans un monde que peu de voyageurs soupçonnent : celui de la batellerie, avec ses codes, son vocabulaire et sa fierté tranquille.
La gare d'eau, un port pas comme les autres
À quelques minutes du quai, la gare d'eau aligne des centaines d'embarcations : c'est l'un des plus grands bassins de plaisance fluviale de France, avec quelque 650 anneaux. On y voit cohabiter vedettes de location, péniches de commerce à la retraite et chantiers navals où des coques centenaires deviennent maisons flottantes ou bateaux-hôtels. Flâner le long des pontons, lire les noms peints sur les étraves, deviner les provenances aux pavillons, observer un charpentier de marine redresser une tôle : le spectacle est permanent et gratuit. Les ships, ces boutiques d'accastillage où l'on trouve aussi bien un fanal qu'une carte des canaux, complètent ce décor unique en son genre. Certains propriétaires vivent à bord à l'année, ce qui donne au bassin des airs de quartier flottant.
Le musée de la Batellerie
Pour comprendre ce que l'on vient de voir, direction une maison du XVe siècle du centre ancien, qui abrite le musée de la Batellerie. Maquettes de péniches, outils de halage, photographies des familles qui vivaient à bord, cuisine reconstituée dans quelques mètres carrés : la visite restitue le quotidien de ces communautés nomades qui ont fait la richesse des canaux français, quand des milliers de bateaux de bois circulaient encore entre les bassins. On en ressort avec un autre regard sur chaque embarcation croisée ensuite.
Une ville fière de sa « Belle Défense »
Les ruelles convergent vers l'église Saint-Jean-Baptiste, édifiée au XVIe siècle, dont la toiture de tuiles vernissées rappelle les traditions bourguignonnes. Les habitants racontent volontiers l'épisode qui a forgé l'identité locale : en 1636, pendant la guerre de Trente Ans, la petite ville tint tête à une armée impériale immensément supérieure en nombre, aidée par une crue providentielle de la Saône. Cette « Belle Défense » vaut encore aujourd'hui aux Losnais une réputation de ténacité, entretenue avec un plaisir non dissimulé.
Quais, écluses et coups de pédale
La suite de la halte s'improvise au bord de l'eau. On marche jusqu'à l'écluse qui marque le kilomètre zéro du canal de Bourgogne, on regarde les manœuvres d'un couple de plaisanciers néerlandais, on s'attable en terrasse face à la rivière avec un verre de crémant. Les plus actifs emprunteront un vélo pour suivre la voie bleue, cette piste qui longe la Saône au milieu des prairies : quelques kilomètres suffisent pour retrouver le calme des paysages de bocage, hérons compris, avant de revenir pour l'heure du marché.
Bon à savoir
- Tout se visite à pied : gare d'eau, musée et centre ancien tiennent dans un rayon de dix minutes.
- Commerces de bouche au centre : fromages d'époisses, pain d'épices et vins de la côte voisine.
- Location de vélos possible en saison pour la voie bleue le long de la Saône.
- Le musée de la Batellerie ouvre selon la saison : vérifier les horaires à bord avant de descendre.
Lorsque le bateau reprend enfin le fil de la rivière, les mariniers du bassin lèvent parfois la main en salut, entre gens de la même confrérie. Saint-Jean-de-Losne n'a ni cathédrale ni palais; elle a mieux : la mémoire vivante des gens de l'eau, et l'art de la partager sans façon. La Bourgogne des vignes brillera ailleurs; celle des canaux commence ici.