Pendant près de deux siècles, une part considérable de l'argent du Pérou a transité par cette baie discrète de la côte caraïbe du Panama. Les lingots descendaient des Andes à dos de mule, traversaient l'isthme et s'empilaient à Portobelo en attendant les galions d'Espagne; lors des grandes foires, qui duraient des semaines le temps d'écouler les cargaisons, la bourgade comptait parmi les places commerciales les plus convoitées des Amériques — et les plus attaquées. Aujourd'hui, les navires de petite taille jettent l'ancre dans cette même baie, et les canots déposent leurs passagers au milieu d'un village paisible cerné de forts en ruine.
Des fortifications à portée de pas
Rare privilège : ici, les vestiges militaires se visitent sans le moindre trajet. Les batteries de Santiago accueillent le visiteur à l'entrée de la baie, canons toujours braqués sur l'eau, tandis que le fort San Jerónimo occupe le rivage à deux pas des maisons, esplanade herbeuse ouverte sur la rade. Ces ouvrages des XVIIe et XVIIIe siècles, inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO avec le fort San Lorenzo voisin, racontent la lutte incessante de l'Espagne pour protéger son or : Francis Drake mourut au large de cette côte en 1596, et Henry Morgan mit la ville à sac en 1668. Les pierres, rongées par les mousses, ont gardé la mémoire de tout cela.
La douane royale et le bourg
Au centre du bourg, la Real Aduana — la douane royale — servait de coffre-fort continental : c'est entre ses murs épais que les registres consignaient chaque lingot en partance pour Séville. Restaurée, elle abrite une exposition modeste mais parlante sur l'époque des foires. Autour, Portobelo vit à son rythme : maisons basses aux couleurs passées, enfants qui jouent au ballon entre deux averses, barques de pêche tirées sur la grève. La culture congo, héritée des esclaves qui reprirent ici leur liberté, s'exprime encore dans les danses et les costumes — l'UNESCO l'a inscrite au patrimoine immatériel de l'humanité. La visite entière se fait à pied, sans hâte, entre deux siècles et deux tropiques.
Le Cristo Negro, cœur battant du pays
L'église San Felipe, blanche et sobre, conserve la statue la plus vénérée du Panama : le Cristo Negro, christ de bois sombre dont l'origine exacte se perd dans les récits. Chaque 21 octobre, des dizaines de milliers de pèlerins convergent vers le village, certains à genoux sur les derniers kilomètres, vêtus de pourpre comme la statue elle-même. Le reste de l'année, l'église demeure ouverte et recueillie — on y entre volontiers quelques minutes, ne serait-ce que pour comprendre l'attachement des Panaméens à ce lieu.
Repères d'escale
- Mouillage dans la rade et transfert en canots jusqu'au débarcadère.
- Forts Santiago et San Jerónimo accessibles à pied; chaussures fermées conseillées sur les pierres humides.
- Climat parmi les plus arrosés du pays : un imperméable léger a toute sa place dans le sac.
- Artisanat congo et molas vendus près de la place; espèces en dollars américains appréciées.
En reprenant la mer
Au départ, le navire longe une dernière fois les batteries de Santiago, et l'on mesure la scène depuis l'eau, exactement comme les équipages d'autrefois : la passe étroite, les canons en surplomb, le village blotti au fond de sa baie verte. Les galions ont disparu, les foires aussi; restent la pluie tiède, les pierres moussues et une histoire démesurée pour un si petit village — c'est ce contraste qui s'embarque avec le voyageur.


