Ici, le grand fleuve d'Italie achève sa course. Après 650 kilomètres depuis les Alpes, le Pô se divise en bras paresseux qui s'insinuent entre roselières et bancs de sable avant de se fondre dans l'Adriatique. Porto Levante, hameau de pêcheurs posé à l'embouchure d'un de ces bras, sert d'escale aux navires fluviaux qui descendent vers Venise ou remontent vers Ferrare et Mantoue. On n'y débarque pas pour des monuments : on y débarque pour le silence, l'eau et les oiseaux du plus vaste delta du pays.
Un hameau entre fleuve et lagune
Le village se résume à quelques rues basses serrées autour de son clocher, entre darses de pêche et cabanes sur pilotis. Les habitants vivent de la mer et de la lagune : palourdes, anguilles, mulets. Au fil des quais, on observe les outils de ce métier ancien, filets suspendus, viviers, barques à fond plat conçues pour les hauts-fonds. L'endroit doit d'ailleurs son existence à un coup de force vénitien : en 1604, la Sérénissime fit creuser le taglio di Porto Viro, détournant le fleuve vers le sud pour empêcher l'ensablement de sa lagune, et c'est ce chantier titanesque qui a dessiné le paysage actuel. L'air sent la vase et le sel; les hérons pêchent à quelques mètres des maisons. En une demi-heure de marche, on a fait le tour du bourg et déjà compris l'essentiel : l'homme, ici, compose avec l'eau plutôt qu'il ne la domine.
Le delta du Pô, réserve de biosphère
Tout autour s'étend le parc régional du delta du Pô, reconnu réserve de biosphère par l'UNESCO. Des excursions en barque partent à la rencontre de ce labyrinthe : canaux bordés de roseaux, lagunes saumâtres, îlots qui changent de forme à chaque crue. Les jumelles deviennent vite indispensables. Flamants roses, avocettes, sternes et busards fréquentent ces eaux poissonneuses; au printemps et à l'automne, les migrateurs s'y posent par milliers. Les digues se parcourent aussi à vélo, et les casoni, ces anciennes cabanes de pêcheurs aux toits de roseaux, ponctuent les rives comme autant de vigies. Le paysage, plat jusqu'au vertige, joue sur des nuances de vert, de gris et d'argent que la lumière recompose d'heure en heure. Les peintres du XXe siècle et les cinéastes néoréalistes ont aimé cette étrangeté; elle demeure intacte.
Scanno Cavallari, la plage du bout du monde
À la belle saison, une courte traversée en bateau mène au Scanno Cavallari, une langue de sable fin posée entre le fleuve et la mer. Pas de parasols ni de buvettes : du sable, des coquillages, la végétation rase du littoral et l'Adriatique qui s'étale, tiède et peu profonde. On s'y baigne, on y marche pieds nus, on y ramasse le silence. Ce genre de plage brute a presque disparu de l'Adriatique; le parc en conserve quelques-unes, et celle-ci se trouve à portée de votre escale.
La table du delta
Le repas fait partie de la visite. Les trattorias du secteur cuisinent le risotto aux anguilles, les palourdes de la lagune, les moules de Scardovari élevées à quelques kilomètres, arrosés d'un blanc léger des sables. Ces produits voyagent peu : les goûter ici, face aux viviers d'où ils sortent, donne à la cuisine vénète une évidence qu'aucun restaurant urbain ne peut reproduire.
Reprendre le fil de l'eau
Quand le navire largue ses amarres et s'engage dans le chenal, les roselières défilent lentement de part et d'autre, ponctuées de cabanes de pêche montées sur échasses. Porto Levante ne laisse ni photos spectaculaires ni anecdotes de grands monuments : il laisse une respiration. Dans un itinéraire fluvial qui mène aux splendeurs de Venise, cette parenthèse d'eau, d'oiseaux et de brume légère joue sa partition à voix basse, et c'est souvent elle qui revient en mémoire, longtemps après, quand on repense au voyage.


