De loin, on croirait apercevoir Notre-Dame de Paris échouée en pleine campagne. Les deux tours qui dominent la boucle de la Seine appartiennent pourtant à la collégiale de Mantes-la-Jolie, et cette ressemblance n'a rien d'un hasard : les deux chantiers gothiques ont grandi ensemble au XIIe siècle. Pour les bateaux qui relient Paris à la Normandie, l'étape offre une plongée dans neuf siècles d'histoire des Yvelines, à quelques minutes de marche du quai.
Une collégiale de cathédrale
La collégiale Notre-Dame compte parmi les plus vastes églises d'Île-de-France, et son parvis en surplomb regarde passer le fleuve. À l'intérieur, la nef monte d'un seul élan, portée par une hauteur peu commune pour une église qui ne fut jamais cathédrale, et les rosaces filtrent une lumière douce sur la pierre blonde. Ne manquez pas, en longeant le flanc sud, la chapelle de Navarre, écrin gothique ajouté au XIVe siècle par les comtes d'Évreux, rois de Navarre. Philippe Auguste, roi bâtisseur mort à Mantes en 1223, voulut que son cœur repose ici : la cité royale n'était pas un détour pour lui, elle fut un choix. Prenez le temps de faire le tour extérieur du chevet, dont les arcs-boutants comptent parmi les premiers du gothique.
Guillaume, Corot et les autres
L'histoire locale ne manque pas de caractère. En 1087, Guillaume le Conquérant incendia Mantes ; blessé lors du sac, il en mourut quelques semaines plus tard à Rouen. Huit siècles après, les peintres prirent leur revanche sur les guerriers : Corot posa maintes fois son chevalet devant le vieux pont et le chevet gothique, fixant des paysages que l'on reconnaît toujours depuis les berges. Le musée de l'Hôtel-Dieu, à deux pas de l'église, conserve quant à lui un bel ensemble d'œuvres de Maximilien Luce, néo-impressionniste amoureux de ces rives, dont les toiles restituent la Seine ouvrière et lumineuse d'il y a un siècle.
Flâner entre fleuve et vieille ville
Le centre ancien se parcourt aisément entre deux visites : places à cafés, halles, ruelles qui descendent vers l'eau. Sur les quais, les pelouses et les platanes invitent à la pause, avec le va-et-vient des péniches en spectacle continu. Les marcheurs traverseront vers Limay par le vieux pont du XIIe siècle, l'un des plus anciens de France à enjamber la Seine, aujourd'hui réservé aux piétons ; la vue sur l'édifice y est celle des tableaux. Plus discrète, l'église Sainte-Anne de Gassicourt, ancienne prieurale romane, garde des vitraux médiévaux qui méritent le crochet. Aux beaux jours, les berges prennent des airs de tableau : canoteurs, pêcheurs immobiles, familles en pique-nique sous les frondaisons. On saisit vite pourquoi les impressionnistes et leurs héritiers ont tant fréquenté ce coude du fleuve, où la lumière d'Île-de-France joue avec les reflets et les peupliers. Le centre, lui, s'atteint en quelques minutes à pied depuis le poste d'amarrage, sans la moindre côte.
Pourquoi « la Jolie » ?
La légende attribue le surnom à Henri IV, qui aurait daté ses lettres galantes « de Mantes, la jolie », du temps où il courtisait Gabrielle d'Estrées. Les historiens sourient, les habitants assument : le nom officiel a fini par adopter le compliment. Les navigateurs de passage, eux, tranchent généralement en faveur du roi dès le premier coucher de soleil. Il faut dire que la cité a du charme à revendre lorsque le soleil du soir frappe les tours et que les reflets s'étirent sur l'eau.
Reprendre le fil de l'eau
Le navire repart vers Rouen ou vers Paris, et les tours jumelles restent longtemps visibles au-dessus des arbres, exactement comme Corot les peignait. On emporte de cette étape une leçon discrète : les grandes histoires, royales ou picturales, choisissent parfois des villes moyennes pour s'écrire. La Seine le savait déjà ; ses méandres repassent toujours par Mantes.


