Pendant près de six kilomètres, le navire remonte un couloir d'eau profonde entre des collines dorées, des fortins et des îles-lazarets : l'entrée de Mahón compte parmi les plus longues rades naturelles du monde, et parmi les plus belles arrivées de toute la Méditerranée. Les Britanniques, qui ont occupé Minorque presque tout le XVIIIe siècle, en avaient fait leur grande base navale; la ville en garde un accent singulier, entre Espagne et Angleterre géorgienne.

Accoster au pied de la vieille ville

Les quais se trouvent directement sous le centre historique. Pour rejoindre la ville haute, on gravit l'escalier ou l'on emprunte l'ascenseur vitré qui hisse les visiteurs jusqu'au cœur des ruelles. En quelques minutes, on passe des terrasses du port aux places ombragées, aux églises et aux demeures à fenêtres à guillotine — héritage britannique inattendu sous le soleil des Baléares. Le contraste donne à Mahón une élégance retenue, moins exubérante que les capitales voisines des Baléares, et c'est précisément ce qui fait son charme.

Flâner dans Mahón la géorgienne

La vieille ville se découvre à pied : la plaça de la Conquesta et ses façades patriciennes, l'église Santa María et son grand orgue réputé, le marché installé dans l'ancien cloître del Carme. Le marché aux poissons, un peu plus bas, réunit étals de pêche du jour et comptoirs à tapas où les habitants s'attablent en fin de matinée — l'endroit rêvé pour goûter Mahón sans programme.

Le gin et la mayonnaise

À deux pas des quais, la distillerie Xoriguer perpétue une autre trace de l'époque anglaise : le gin de Minorque, distillé dans des alambics de cuivre et vendu dans ses bouteilles à anse caractéristiques. On visite, on hume, on goûte la pomada — gin et limonade — qui accompagne toutes les fêtes de l'île. Quant à la mayonnaise, la légende la fait naître ici même, « salsa mahonesa » rapportée en France après la prise du port en 1756. Les Minorquins n'en démordent pas, et on les comprend.

La rade et ses forteresses

Le plan d'eau lui-même constitue l'attraction majeure. Des vedettes proposent le tour de la rade, longeant l'île du Roi et son ancien hôpital militaire, l'imposante forteresse de La Mola qui verrouille l'entrée, et le village d'Es Castell, ancien quartier des garnisons britanniques. Vue de l'eau, l'histoire militaire de la Méditerranée défile sur quelques kilomètres de rivages.

L'île au-delà du port

Si l'escale s'étire, Minorque récompense les curieux : Ciutadella l'aristocratique à l'autre bout de l'île, les criques turquoise du sud, les villages blancs comme Binibeca, ou le mont Toro qui embrasse tout Minorque, réserve de biosphère à l'écart du tourisme de masse. Fromage de Mahón, sobrasada et pâtisseries au fromage frais complètent le portrait gourmand.

Une scène à l'italienne

Les mélomanes feront un détour par le Teatre Principal de Maó, réputé être la plus ancienne salle d'opéra d'Espagne : les troupes italiennes en tournée s'y arrêtaient dès le XIXe siècle, et la ville en a gardé une tradition lyrique vivace. L'intérieur à l'italienne, tout de velours et de dorures discrètes, surprend dans une cité de cette taille — encore un héritage du cosmopolitisme portuaire de Mahón.

Sortir par le grand chenal

Le départ offre le spectacle en sens inverse : les fortins qui défilent, les voiliers qui rentrent, la lumière du soir sur les collines. Mahón s'éloigne lentement, port trop discret pour sa beauté, et le passager comprend ce que les amiraux de jadis avaient compris avant lui : on tient là l'un des plus beaux mouillages de la Méditerranée.