On croit débarquer en Grèce et l'on met pied à terre dans une ville italienne des années 1930. Lakki, principale rade de l'île de Leros dans le Dodécanèse, fut bâtie de 1933 à 1938 par l'Italie, qui occupait alors l'archipel et voulait y loger les familles de sa marine. Les architectes Rodolfo Petracco et Armando Bernabiti y dessinèrent une cité modèle, Portolago, dans le style rationaliste : larges avenues plantées d'eucalyptus, volumes blancs aux courbes épurées, perspectives théâtrales ouvertes sur la mer. L'ensemble, resté pratiquement intact, n'a d'équivalent nulle part ailleurs hors d'Italie. L'escale la plus singulière de l'Égée commence ici, au pied de la passerelle.

Un musée d'architecture à ciel ouvert

Il faut marcher dans Lakki lentement, le nez en l'air. Le cinéma-théâtre aux lignes géométriques, l'ancien marché avec son atrium circulaire et sa tour de l'horloge, l'ancienne douane, l'école primaire et l'imposant bâtiment de l'administration navale composent un décor de film moderniste posé au bord d'une des rades naturelles les plus vastes de la Méditerranée. L'église catholique Saint-François, devenue orthodoxe sous le nom d'Agios Nikolaos, résume à elle seule le passage d'une souveraineté à l'autre. Les passionnés d'architecture du XXe siècle viennent parfois de loin pour photographier ces façades entre lesquelles la vie grecque a repris ses droits, terrasses de cafés et scooters compris ; le croisiériste, lui, les a à quelques pas du navire.

La guerre sous la montagne

Leros porte aussi la mémoire d'une bataille féroce. En 1943, après l'armistice italien, l'île devint l'enjeu d'un affrontement entre forces britanniques et allemandes, épisode méconnu de la guerre en Égée qui inspira le roman à l'origine du film Les Canons de Navarone. Un tunnel creusé dans la roche abrite aujourd'hui un musée consacré à cette bataille de Leros : casques, documents, photographies et témoignages y sont présentés dans une galerie sombre et fraîche, à l'endroit même où l'on s'abritait des bombardements. La visite, sobre et prenante, dure moins d'une heure et éclaire d'un jour nouveau les paisibles collines alentour, où subsistent encore des vestiges militaires.

Platanos, Agia Marina et le château de la Panagia

Un court trajet en taxi, une dizaine de minutes à travers les collines, où la capitale Platanos étage ses maisons en amphithéâtre jusqu'au petit débarcadère d'Agia Marina. L'architecture insulaire s'y mêle aux élégances italiennes, et les ruelles grimpent vers le sommet où veille le château de la Panagia. De ses remparts, le panorama embrasse baies, caps et moulins, l'un de ces paysages du Dodécanèse qui font oublier l'heure et vider les cartes mémoire. En contrebas, le village de Panteli aligne ses maisons néoclassiques autour d'une anse de pêcheurs : tavernes les pieds dans l'eau, caïques à l'ancre, sieste des chats à l'ombre des filets étendus.

Une île qui se laisse vivre

Leros ne bouscule pas ses visiteurs. On nage dans des criques limpides à quelques minutes des quais, on déjeune de poisson grillé et de salade au fromage local à Panteli en regardant les barques rentrer une à une, on observe les traversiers manœuvrer dans la rade avec une lenteur de ballet réglé de longue date. L'île vit toute l'année, avec ses écoles, ses pêcheurs et ses artisans, ce qui lui donne une épaisseur humaine que les destinations trop saisonnières ont parfois perdue en route.

Au moment où le navire s'éloigne, les façades blanches de Lakki défilent une dernière fois, alignées comme au premier jour. Cette escale laisse un sentiment étrange et précieux : celui d'avoir traversé une utopie architecturale égarée dans l'Égée, entre pins, guerre et lumière. Les voyageurs qui aiment les histoires compliquées tiennent ici l'une des plus fascinantes de toute la Méditerranée, servie avec du poisson frais.