La lumière est éclatante, la mer d'un bleu profond, les palmiers se balancent au-dessus des rochers. Rien, au premier regard, ne laisse deviner que ces trois îlots posés au large de la Guyane française furent pendant un siècle l'un des lieux les plus redoutés de la République. Les îles du Salut, à une quinzaine de kilomètres de Kourou, abritèrent de 1852 à 1953 le bagne le plus tristement célèbre de France. Le contraste entre la beauté des lieux et la mémoire qu'ils portent donne à cette journée une intensité rare.

Le débarquement sur l'île Royale

Les navires mouillent au large et les chaloupes déposent les passagers sur l'île Royale, la seule des trois à disposer d'un débarcadère. C'est ici que se concentrait l'administration du bagne. Dès les premiers pas, le sentier grimpe sous la végétation tropicale vers le plateau, où les bâtiments de pierre rouge émergent entre les cocotiers. Le sol est inégal, la montée soutenue, et la chaleur humide se fait sentir rapidement : mieux vaut partir tôt, bien chaussé, avec de l'eau en quantité.

Sur les traces des condamnés

Le plateau conserve l'essentiel des installations pénitentiaires : l'hôpital des forçats érigé à la fin du 19e siècle, le quartier des condamnés à mort, la chapelle et son presbytère, l'asile des aliénés, le phare. On circule librement entre ces murs que la forêt reprend lentement. Le musée du bagne, aménagé dans l'ancienne maison du directeur, retrace la vie quotidienne des prisonniers, des gardiens et de leurs familles. Chaque salle éclaire un peu plus ce système carcéral que l'administration appelait pudiquement « la transportation ». Le récit « Papillon » d'Henri Charrière, porté deux fois au grand écran, a fait connaître ces lieux au monde entier; les parcourir soi-même, dans la touffeur du matin, donne au livre une résonance nouvelle.

Deux îles que l'on regarde de loin

Depuis la terrasse de l'ancien mess des surveillants, transformé en restaurant, le regard porte sur l'île du Diable, la plus petite des trois. C'est là que furent enfermés les prisonniers politiques, dont le capitaine Alfred Dreyfus, qui y passa plus de quatre années. De l'autre côté se dessine l'île Saint-Joseph, réservée aux fortes têtes : sa « Réclusion » imposait le silence absolu, parfois pendant des années, et brisait les hommes plus sûrement que les fers. Aucun débarquement n'est prévu sur ces deux îlots; leur silhouette suffit à nourrir la réflexion.

Une nature qui a repris ses droits

Entre deux vestiges, l'archipel se parcourt comme un jardin tropical. Les allées bordées de cocotiers mènent à des points de vue sur l'Atlantique, les vagues se brisent sur les rochers sombres, et la brise du large tempère un peu la moiteur équatoriale. Comptez environ quatre heures pour faire le tour complet à un rythme tranquille, en prenant le temps de lire les panneaux et de vous asseoir à l'ombre. Le silence n'est jamais total : les oiseaux marins crient au-dessus des toits effondrés, les feuilles de palmier claquent au vent, et ces bruits de vie adoucissent étrangement la gravité du lieu.

Repères pratiques

  • Accès uniquement en chaloupe depuis le navire; procurez-vous votre billet de débarquement tôt le matin.
  • Sentiers inégaux et montées soutenues : chaussures fermées fortement recommandées.
  • Climat équatorial, chaud et humide en toute saison : eau, chapeau et protection solaire indispensables.
  • Environ quatre heures suffisent pour explorer la grande île sans se presser.
  • Restaurant dans l'ancien mess des surveillants, avec vue sur l'île du Diable.

En redescendant vers le débarcadère, on jette un dernier regard vers l'île du Diable, si paisible sous le soleil. Les vagues effacent tout, sauf la mémoire. C'est peut-être cela que l'on rapporte des îles du Salut : la conscience troublante que les plus beaux rivages peuvent cacher les histoires les plus sombres, et la chance de pouvoir, soi, remonter librement à bord.