Elle a changé de nom une demi-douzaine de fois : île des Pins pour les colons, île au Trésor dans l'imaginaire des marins, île de la Jeunesse depuis 1978. Posée à une centaine de kilomètres au sud de la grande île, de l'autre côté du golfe de Batabanó, la plus vaste dépendance cubaine cultive une identité à part, faite de collines de marbre, d'histoires de pirates et de fonds marins comptés parmi les plus riches des Caraïbes.

Nueva Gerona, capitale sans prétention

La petite capitale, fondée en 1830 au pied des mornes de la Sierra de las Casas, ne cherche pas à rivaliser avec les cités coloniales du nord. On s'y promène pour l'atmosphère : la rue principale bordée de maisons à colonnades, le va-et-vient des vélos et des motos anciennes, le petit musée d'histoire locale, les glaciers où les familles font la file le dimanche. Près du rivage, l'ancien traversier El Pinero, échoué en pleine rue comme un monument, rappelle l'époque où ce vapeur reliait seul l'archipel au reste du pays; c'est à son bord que Fidel Castro regagna le continent après sa libération en 1955. Les collines calcaires qui encadrent le bourg, exploitées de longue date pour leur marbre, composent une toile de fond presque asiatique dans la lumière du matin. Les mangues et les pamplemousses des vergers voisins, longtemps fierté agricole locale, garnissent encore les étals du marché.

Le Presidio Modelo, mémoire de béton

À cinq kilomètres à l'est, quatre gigantesques cylindres de béton percés de centaines de fenêtres surgissent au milieu des palmiers : le Presidio Modelo, pénitencier panoptique bâti dans les années 1920 sur le modèle d'une prison de l'Illinois. C'est ici que Fidel Castro et ses compagnons furent incarcérés après l'assaut de la Moncada en 1953. L'aile qu'ils occupèrent se visite; les rotondes vides, où le vent circule entre les étages de cellules, laissent une impression durable que nul manuel d'histoire ne procure. Le silence des lieux parle de lui-même.

Punta Francés, le rendez-vous des plongeurs

La pointe sud-ouest du territoire, protégée par un parc marin national, justifie à elle seule la venue des navires : plus d'une cinquantaine de sites de plongée s'y succèdent le long d'un tombant spectaculaire, entre grottes, tunnels, épaves et jardins de coraux. Le centre international de plongée El Colony dessert ces fonds depuis des décennies. Les non-plongeurs ne sont pas en reste : la plage de Punta Francés, longue courbe de sable clair adossée à une eau limpide, accueille les passagers débarqués en navette pour une journée de baignade et d'apnée au-dessus des patates coralliennes. Aucun quai, aucun kiosque : quelques palapas, l'ombre des raisiniers de mer et le clapot pour toute bande sonore.

Des pirates aux graffitis précolombiens

Corsaires français, flibustiers anglais et contrebandiers de tout pavillon fréquentèrent ces parages, et la tradition associe volontiers l'île au roman L'Île au trésor de Stevenson. Plus tangibles, les grottes de Punta del Este, à l'extrémité sud-est, conservent des peintures rupestres attribuées aux populations précolombiennes des Caraïbes, un ensemble de cercles concentriques rouges et noirs que les archéologues considèrent comme l'un des plus importants de la région insulaire. L'accès dépend des excursions proposées et de l'état des pistes; renseignez-vous à bord avant de prévoir la journée, car la zone militaire du sud se franchit uniquement avec autorisation.

Une escale qu'on quitte à regret

Peu de passagers savent situer la Juventud sur une carte avant d'y accoster; tous s'en souviennent après. Entre les rotondes du pénitencier, les fonds de Punta Francés et la quiétude provinciale de Nueva Gerona, l'escale compose un portrait de Cuba éloigné des itinéraires convenus. Le navire remet le cap au nord, et l'on comprend pourquoi tant de noms se sont succédé : chacun n'a saisi qu'une facette de cette terre multiple.