Il existe une île grecque où l'horloge municipale marque la même heure depuis plus de vingt ans, et où personne ne semble pressé de la réparer. Halki, posée à six kilomètres à l'ouest de Rhodes, dans le Dodécanèse, cultive cet art du temps suspendu. Les navires mouillent devant Emborio, son unique village, aussi appelé Nimborio, et les chaloupes accostent au milieu d'un décor que l'on croirait peint : un amphithéâtre de demeures néoclassiques ocre, jaunes et roses, serrées autour d'un plan d'eau turquoise.

Nimborio, un théâtre face à la mer

Le village s'est construit au temps où la pêche aux éponges enrichissait les familles de l'île. Les capitaines ont bâti ces maisons hautes aux frontons soignés qui donnent au port son allure de petite Italie égéenne. La promenade du quai en fait le tour en quelques minutes : barques amarrées, terrasses de tavernes, filets mis à sécher. L'hôtel de ville arbore sa tour de l'horloge au double escalier, celle dont les aiguilles demeurent figées, clin d'œil involontaire à la devise de l'île. L'UNESCO a désigné Halki île de la paix et de l'amitié, et le calme ambiant donne raison à ce titre.

L'église au grand clocher

Au centre du village s'élève l'église Agios Nikolaos, achevée en 1861, dont le campanile passe pour l'un des plus élevés du Dodécanèse. Sa cour pavée de galets noirs et blancs dessine des motifs marins, selon la tradition décorative des îles. L'intérieur conserve iconostase et fresques dans la pénombre fraîche, refuge apprécié aux heures chaudes. De là, les ruelles grimpent doucement entre les jardins et les maisons restaurées, jusqu'aux anciens moulins à vent alignés sur la crête, d'où la vue embrasse le port et le canal qui sépare Halki de Rhodes.

Pontamos et les eaux claires

Une dizaine de minutes de marche vers l'ouest suffit pour atteindre Pontamos, la plage principale, une anse de sable clair aux eaux peu profondes qui conviennent parfaitement aux familles. Les nageurs plus aventureux poussent jusqu'à Ftenagia, quinze minutes au sud, où des plateformes rocheuses descendent dans une eau d'une transparence rare. Dans les deux cas, une taverne veille à proximité, et le retour au navire ne demande jamais plus d'une demi-heure de marche tranquille.

Le château des Chevaliers

Les marcheurs motivés visent plus haut. Au-dessus du village ruiné de Chorio, l'ancien refuge intérieur de l'île, les chevaliers de Saint-Jean ont dressé au XIVe siècle un château dont les murailles couronnent un piton rocheux. La montée se fait à pied par un sentier caillouteux, depuis les environs de Pontamos, avec de bonnes chaussures et de l'eau en réserve, et la récompense tient dans le panorama : l'Égée à perte de vue, les côtes de Rhodes et, par temps clair, les reliefs de l'Anatolie. Les murailles se parcourent librement, au milieu des herbes sèches.

La table du pêcheur

L'île se savoure aussi à table. Les tavernes du port servent le poisson du matin, les crevettes locales et les plats mijotés à la mode du Dodécanèse. Un café frappé, siroté sans hâte à l'ombre d'un auvent, prolonge le repas pendant que les chats patrouillent entre les chaises, en habitués des lieux.

La chaloupe repart, et les façades néoclassiques se reflètent une dernière fois dans l'eau du port et l'horloge, fidèle à elle-même, indique toujours la même heure. C'est peut-être le message que Halki glisse à ses visiteurs : certains endroits n'ont pas besoin que le temps avance pour donner envie de rester.