Avant même de débarquer, on comprend que Gloucester travaille encore. Les chalutiers rentrent chargés, les goélands suivent les ponts arrière, les entrepôts frigorifiques bordent les bassins : fondée en 1623 sur la presqu'île de Cape Ann, la doyenne des cités maritimes américaines vit de la pêche depuis quatre siècles. Les navires de croisière mouillent dans le plan d'eau intérieur et déposent leurs passagers en annexe au cœur même de l'action, près de la place St. Peter — nommée en l'honneur du patron des pêcheurs, fêté ici chaque été en grande pompe —, à deux pas des rues commerçantes.
L'homme à la barre
En longeant le boulevard Stacy vers l'ouest, on rejoint le monument le plus photographié de la ville : le Fisherman's Memorial, un bronze érigé en 1923 pour le tricentenaire, représentant un marin en ciré arc-bouté sur sa barre, scrutant le large. Sous la statue court un verset des Psaumes : « They that go down to the sea in ships » — ceux qui descendent en mer sur des navires. Les plaques voisines égrènent les noms des milliers de pêcheurs du lieu disparus depuis 1623, rappel sobre du prix payé par la communauté. Un peu plus loin sur le même boulevard, un second bronze répond au premier : le mémorial des femmes de pêcheurs, une mère et ses deux enfants tournés vers l'horizon, hommage à celles qui attendaient. Le drame de l'Andrea Gail, raconté dans le récit puis le film La Tempête, est parti d'ici en 1991 ; les habitants en parlent encore avec retenue.
Rocky Neck, la presqu'île des peintres
De l'autre côté du bassin, une petite langue de terre avance dans la rade : Rocky Neck, considérée comme la plus ancienne colonie d'artistes en activité continue aux États-Unis. Winslow Homer puis Edward Hopper, parmi tant d'autres, y ont planté leur chevalet, attirés par cette lumière si particulière de Cape Ann que les peintres comparent à celle de la Méditerranée, nette le matin, mordorée en fin de journée. Aujourd'hui, ateliers ouverts, galeries et terrasses se succèdent le long de la ruelle principale, et l'on peut regarder un aquarelliste travailler face aux mêmes chalutiers qui inspiraient ses prédécesseurs il y a 150 ans. Au centre-ville, le Cape Ann Museum conserve la plus belle collection de marines de Fitz Henry Lane, enfant du pays et maître du luminisme américain.
Les baleines du banc Stellwagen
Gloucester compte parmi les meilleurs points de départ de la côte est pour l'observation des baleines. Le banc Stellwagen, sanctuaire marin national situé au large, attire en saison rorquals à bosse, rorquals communs et petits rorquals venus se nourrir dans ses eaux poissonneuses ; les naturalistes à bord identifient souvent les individus par le dessin de leur nageoire caudale. Les sorties durent en général de trois à quatre heures depuis les quais : à réserver seulement si l'horaire d'escale offre une marge confortable.
Détours choisis
- Hammond Castle, demeure-forteresse d'inspiration médiévale bâtie entre 1926 et 1929 par un inventeur excentrique, surplombe la côte au sud-ouest.
- Stage Fort Park, site du premier établissement de 1623, combine sentiers côtiers, plages familiales, canons d'époque et vues dégagées sur l'ensemble du plan d'eau.
- Les cantines de quai servent homard, palourdes frites et chaudrée aux mêmes tables que les équipages, avec vue directe sur les bassins de déchargement.
Dernier regard sur la rade
Au moment où l'annexe s'éloigne, le regard revient vers la silhouette du marin de bronze face au large. Gloucester ne s'est pas costumée pour les voyageurs : elle les a simplement laissés entrer dans son quotidien de sel, de peinture et de brume. C'est précisément ce qui lui donne, longtemps après le départ, ce relief que bien des destinations plus lisses n'atteignent jamais.


