Il y a 250 ans, tout ce que le navire parcourra aujourd'hui dormait sous un seul glacier. Quand l'explorateur George Vancouver cartographia le détroit Icy en 1794, une muraille de glace barrait l'entrée de la baie ; moins d'un siècle plus tard, le naturaliste John Muir constata que la glace avait reculé de dizaines de kilomètres. Glacier Bay est ce paysage en mouvement : un parc national de plus de 13 000 kilomètres carrés, inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO, que les navires remontent le temps d'une journée entière sans jamais accoster.
Des gardes-parcs à bord
La journée commence par un rendez-vous singulier : au large de Bartlett Cove, une vedette accoste le navire en marche et des gardes-parcs du service des parcs nationaux montent à bord. Ils accompagneront les passagers jusqu'au soir, commentant la navigation, aidant à repérer la faune et répondant aux questions depuis leurs postes installés sur les ponts. Leur présence transforme la traversée en véritable leçon de glaciologie et d'écologie, incluse dans la croisière, et leurs anecdotes de terrain valent à elles seules le lever matinal.
La remontée de la baie
Le navire progresse ensuite sur une centaine de kilomètres vers le fond du plan d'eau. Le paysage se lit comme une frise chronologique inversée : plus on avance, plus la végétation rajeunit, forêts installées cédant la place aux buissons pionniers, puis à la roche nue fraîchement libérée. Les montagnes Fairweather, qui culminent à plus de 4 500 mètres, dressent leur barrière neigeuse au-dessus de ce monde en formation, et par temps clair leur reflet double le décor.
Margerie, la star des glaces
Au bout du bras Tarr, le glacier Margerie offre le grand moment de la journée : un front d'environ un kilomètre et demi de largeur et de 75 mètres de hauteur, strié de bleu et de gris. Le navire pivote sur lui-même face à la paroi afin que chaque côté profite de la vue, et le jeu de patience commence : guetter le craquement, puis la chute d'un pan entier et la gerbe qui s'ensuit. Selon les conditions, la route inclut aussi l'entrée du bras Johns Hopkins, dont le glacier compte parmi les rares de la région encore en progression, détail que les gardes-parcs ne manquent jamais de souligner.
La faune du renouveau
Cette nature réinventée regorge de vie. Baleines à bosse dans les eaux basses, loutres de mer par centaines, phoques sur les glaces, chèvres de montagne sur les corniches, ours bruns arpentant les plages à marée basse : les annonces se succèdent au fur et à mesure des observations, et les ponts se remplissent à chacune d'elles. Les macareux huppés et les guillemots complètent le tableau pour les amateurs d'oiseaux marins, qui gardent leurs jumelles vissées aux yeux du matin au soir.
La maison des Huna Tlingit
Ce territoire demeure la terre ancestrale des Huna Tlingit, qui vivaient dans la baie avant l'avancée glaciaire du dix-huitième siècle et qui y maintiennent leurs liens. À Bartlett Cove s'élève depuis 2016 la Xunaa Shuká Hít, première maison tribale bâtie dans le parc, fruit d'une collaboration entre la nation et le service des parcs. Les commentaires à bord font régulièrement place à cette histoire humaine, sans laquelle le paysage resterait incomplet.
Redescendre vers le large
Au terme du parcours, le bord redescend vers le détroit Icy dans la lumière oblique, et les gardes-parcs regagnent leur vedette avec des saluts de la main. Restent les images : une paroi qui s'effondre dans un fracas d'écume, un souffle de baleine dans l'air froid, une terre qui renaît sous les yeux mêmes de ceux qui la traversent. Peu de journées en mer donnent à ce point la sensation d'assister au travail de la planète.


