Deux grandes structures métalliques enjambent la Dordogne à cet endroit précis, et l'une d'elles porte une signature illustre : Gustave Eiffel. C'est sous ces travées que le bateau vient s'amarrer à Cubzac-les-Ponts, à une vingtaine de kilomètres au nord-est de Bordeaux. La rivière est large ici, couleur de thé au lait, bordée de carrelets sur pilotis. L'escale ouvre une parenthèse girondine entre fleuve, vignes et mémoire d'un certain commandant au bonnet rouge.
Les ponts qui ont donné son nom au village
Le village doit son nom à ses ouvrages d'art, et ils méritent qu'on lève la tête. Le pont routier métallique conçu par Eiffel repose sur de hautes piles de pierre, vestiges d'un pont suspendu antérieur emporté par les intempéries. Non loin, le viaduc ferroviaire poursuit le dialogue d'acier au-dessus de l'eau. Depuis la berge, la perspective des travées alignées compose un tableau que les amateurs de photographie apprécient tôt le matin, quand la brume s'accroche encore aux piles. Le halage se prête à une promenade tranquille, ponctuée par le passage des trains et le clapot des courants de marée.
Saint-André-de-Cubzac, sur les pas de Cousteau
À deux kilomètres, Saint-André-de-Cubzac cultive la mémoire de son enfant le plus célèbre : Jacques-Yves Cousteau y est né en 1910, et il repose aujourd'hui dans le caveau familial du cimetière communal. Le centre se parcourt à pied, entre halles, commerces et maisons girondines aux façades de calcaire blond. Les curieux d'architecture poussent jusqu'au château du Bouilh, demeure du XVIIIe siècle dessinée par Victor Louis, l'architecte du Grand Théâtre de Bordeaux, dont les ailes inachevées dominent les vignes.
Bourg et les Côtes de Bourg, balcons sur l'estuaire
Les excursions filent volontiers vers Bourg, petite cité fortifiée perchée sur son promontoire calcaire, là où la Dordogne rejoint la Garonne pour former l'estuaire de la Gironde. On y grimpe par des escaliers et des ruelles pentues jusqu'à la terrasse du district, qui offre un panorama ample sur les eaux mêlées et les îles de l'estuaire. Tout autour, le vignoble des Côtes de Bourg tapisse les coteaux de rangs réguliers. Plusieurs domaines familiaux reçoivent les visiteurs pour une dégustation de merlots charnus, souvent servie dans des chais aux murs épais où la température ne varie jamais.
La rivière comme fil conducteur
Entre deux visites, la Dordogne elle-même retient l'attention. Les carrelets, ces cabanes de pêche montées sur échasses, tendent leurs filets carrés au-dessus du courant. Les marées remontent loin dans les terres et inversent le sens de l'eau deux fois par jour, phénomène que l'on mesure en observant les bouées tirer sur leurs chaînes. Aigrettes et cormorans patrouillent les vasières. Ce paysage amphibie, ni tout à fait fleuve ni tout à fait mer, explique pourquoi tant de navigateurs sont nés sur ces rives.
Un avant-goût de Bordeaux
Certains programmes réservent l'après-midi à Bordeaux, dont les quais classés se rejoignent en une demi-heure de route. Mais l'escale à Cubzac-les-Ponts se suffit à elle-même : elle montre la Gironde des villages, celle des marchés où l'accent chante, des vignerons qui ouvrent leur porte et des ponts qui ont apprivoisé une rivière puissante.
Quand le bateau reprend le courant de la Dordogne, les travées d'Eiffel défilent au-dessus du pont supérieur. On pense alors à Cousteau enfant, qui a appris à nager dans ces eaux brunes avant d'explorer toutes les mers du globe. Chaque grand voyage commence peut-être ainsi, au bord d'une rivière qui monte et descend avec la marée.


