Entre Montréal et le lac Ontario, le Saint-Laurent prend ses aises : large, tranquille, ponctué d'îles basses où nichent les hérons. C'est dans ce décor que les bateaux de croisière fluviale font halte à Cornwall, en Ontario, à deux pas de la frontière québécoise. Fondée par des Loyalistes en 1784, l'une des plus anciennes localités de la province cultive une identité singulière : profondément bilingue, marquée par la voie maritime et voisine immédiate du territoire mohawk d'Akwesasne.

Accoster au parc

Les bateaux fluviaux accostent au centre-ville, à la marina voisine du parc Lamoureux, vaste espace vert qui épouse la rive du fleuve. Débarquer ici a quelque chose de reposant : pelouses, sentiers au bord de l'eau, monuments et scène extérieure où se tiennent concerts et festivals estivaux, souvent gratuits et ouverts aux visiteurs de passage. Le centre-ville, avec ses commerces et ses restaurants, commence de l'autre côté de la rue, si bien que l'escale entière peut se vivre à pied. Les cyclistes trouveront même des vélos en location pour élargir leur rayon d'exploration le long de la rive.

Le sentier du bord de l'eau

Le Waterfront Trail longe le Saint-Laurent sur plusieurs kilomètres, offrant aux marcheurs et aux cyclistes des vues dégagées sur l'eau et les îles. En chemin, les panneaux d'interprétation racontent la construction de la voie maritime, inaugurée en 1959, qui a transformé la région et permis aux navires océaniques de remonter jusqu'aux Grands Lacs. Le barrage hydroélectrique Moses-Saunders, jeté entre la rive canadienne et l'État de New York, témoigne de la même époque de grands travaux, et sa masse se devine depuis plusieurs points du sentier.

Les villages engloutis

La mise en eau de la voie maritime a exigé un sacrifice dont la mémoire demeure vive : en 1958, dix villages riverains furent volontairement inondés, leurs habitants relogés, leurs maisons déplacées ou submergées. On les appelle depuis les « villages perdus ». Le musée qui leur est consacré, à Long Sault, à une dizaine de kilomètres à l'ouest, rassemble bâtiments d'époque et témoignages émouvants d'anciens résidents ; par eau calme, certains plongeurs explorent encore les fondations englouties, trottoirs et marches d'escalier compris. L'histoire donne au cours d'eau paisible d'aujourd'hui une profondeur insoupçonnée.

Mémoire de pierre et de brique

Au centre-ville, la prison historique du comté, en service de 1833 à 2002, se visite de la cave au gibet : cellules d'origine, cour d'exercice et récits de détenus composent une plongée saisissante dans deux siècles de justice canadienne. À quelques rues, le musée communautaire de Cornwall occupe une demeure ancienne et retrace la vie régionale, des Loyalistes fondateurs aux ouvrières des filatures de coton qui firent longtemps la prospérité de la ville. Les amateurs d'objets anciens s'attarderont dans les salles consacrées au quotidien du dix-neuvième siècle, remarquablement reconstituées.

Une ville, deux langues, trois cultures

Flâner dans les rues, c'est entendre l'anglais et le français se répondre dans une même conversation, héritage de générations de familles franco-ontariennes. La proximité d'Akwesasne ajoute une troisième dimension culturelle : la communauté mohawk, établie de part et d'autre de la frontière, partage son artisanat et ses traditions lors d'événements et dans les galeries de la région. Cette rencontre des cultures se retrouve jusque dans les assiettes, des cantines de bord de route aux tables plus soignées du centre, où la poutine côtoie sans complexe le pain frit traditionnel.

Reprendre le fil de l'eau

Cornwall se livre sans détour : un parc au bord de l'eau, des histoires de villages engloutis, une prison-musée et des gens qui passent d'une langue à l'autre avec le sourire. Quand le bateau reprend son chemin entre les îles, on regarde différemment ce Saint-Laurent tranquille, en pensant aux clochers qui dorment quelque part sous sa surface.