Chaque printemps, les premiers saumons royaux de la rivière Copper déclenchent une petite fièvre qui se propage jusqu'aux grandes tables de Seattle : le « Copper River king » compte parmi les poissons les plus convoités d'Amérique. Sa capitale s'appelle Cordova, un bourg de pêche d'environ 2 500 habitants blotti au fond de l'inlet Orca, sur le versant est du détroit du Prince-William. Ni route ni chemin de fer ne la relie au reste de l'Alaska : on y vient par la mer ou par les airs, et les navires de petite taille qui s'y amarrent débarquent leurs passagers en plein cœur d'une communauté restée fidèle à elle-même.
Le petit havre et ses flottilles
La promenade commence naturellement au havre de pêche, où se serrent seineurs et fileyeurs aux coques usées par le travail. Selon l'heure, on assiste au déchargement des prises, aux réparations de filets, aux allées et venues des chariots, dans une odeur franche de sel et de varech. Les conversations s'engagent facilement : la pêche fait vivre la communauté depuis sa fondation au début du vingtième siècle, à l'époque où le chemin de fer y expédiait le cuivre des mines de Kennecott, avant que le poisson ne reprenne tous ses droits. Les bottes de caoutchouc, surnommées ici « pantoufles de Cordova », servent d'uniforme local et donnent le ton d'une localité où l'on travaille dehors par tous les temps.
Musées et mémoire vivante
À quelques rues du havre, le musée historique local retrace l'épopée du rail, les tremblements de terre et le quotidien des pionniers, tandis que le centre culturel Ilanka présente le patrimoine du peuple eyak et des nations autochtones de la région, dont un squelette complet d'épaulard remonté et exposé par la communauté. Les deux visites se complètent et donnent à l'escale une profondeur qu'on ne soupçonnait pas en débarquant.
Le delta aux millions d'oiseaux
À l'est s'étend le delta de la Copper, l'une des plus vastes zones humides côtières du continent, près de 300 000 hectares de bras morts, de vasières et de prairies détrempées. Chaque mois de mai, des millions de limicoles en migration s'y posent, dont l'essentiel de la population mondiale de bécasseaux d'Alaska, événement célébré par un festival ornithologique. Le reste de la saison, cygnes trompettes, orignaux et ours fréquentent les abords de la route qui traverse ce territoire, que les excursions parcourent en quelques heures avec arrêts d'observation.
Glaces et sentiers
La même route mène au glacier Sheridan, dont la langue terminale se contemple depuis un court sentier, icebergs échoués dans le lac proglaciaire en prime. Les marcheurs disposent aussi de sentiers au départ du bourg, entre forêt côtière et tourbières, avec l'inlet en toile de fond. Par temps dégagé, les sommets des monts Chugach ferment l'horizon de leurs neiges, rappel que Cordova vit cernée par la nature sous toutes ses formes : mer, delta, montagne et glace.
Goûter le fameux saumon
Impossible de repartir sans passer à table. En saison, les restaurants servent le saumon de la Copper à peine sorti de l'eau, grillé simplement, et la différence se goûte : chair grasse, riche, façonnée par la longue remontée du fleuve. Les fumoirs et poissonneries locales proposent des versions à emporter qui voyagent bien, du filet fumé aux conserves artisanales.
L'Alaska sans mise en scène
Cordova est restée à l'écart du tourisme de masse, et c'est justement ce qui la rend précieuse. On y côtoie des gens qui vivent réellement de la mer, dans un décor où le sauvage commence au bout du quai. En reprenant le large, on garde le goût du saumon, l'image des flottilles au repos et l'envie de revenir en mai, quand le ciel de l'estuaire se remplit d'ailes par millions.


