Des péniches à perte de vue, amarrées bord à bord sur plusieurs rangs, leurs noms peints en lettres fières sur les coques : Espérance, Liberté, Marsouin. À Conflans-Sainte-Honorine, les bateaux ne sont pas un décor, ils sont la ville. Au confluent de la Seine et de l'Oise, à une trentaine de kilomètres en aval de Paris, la capitale française de la batellerie accueille les croisières fluviales dans un monde que les guides classiques oublient : celui des mariniers.

L'escale des gens de rivière

Les navires qui descendent la Seine vers la Normandie font halte le long des quais, au milieu des péniches habitées qui forment ici un véritable village flottant. On débarque à quelques minutes du centre, et tout se visite à pied. L'atmosphère diffère de toutes les autres étapes du fleuve : linge qui sèche sur les ponts, vélos posés contre les timoneries, boîtes aux lettres alignées sur la berge. Des familles vivent à l'année sur ces coques de 38 mètres, héritières des dynasties qui ont transporté charbon, grain et sable sur tous les canaux d'Europe.

Le musée d'un peuple flottant

Sur les hauteurs, dans le château du Prieuré entouré de son parc, le musée de la Batellerie et des Voies navigables conserve la plus riche collection française consacrée à la navigation intérieure : maquettes par centaines, du coche d'eau médiéval aux convois poussés modernes, machines à vapeur, témoignages des familles bateliers. On y comprend le fonctionnement d'une écluse, le halage à col d'homme, la vie des enfants scolarisés au gré des chargements. La terrasse du parc offre en prime le plus beau panorama sur le confluent, où les convois glissent lentement vers Rouen ou Paris.

Montjoie, la doyenne de pierre

Redescendu vers le centre, on croise la tour Montjoie, un donjon roman du onzième siècle dont les murs épais dominaient jadis le passage stratégique entre les deux rivières. Le quartier ancien qui l'entoure grimpe en ruelles pentues vers l'église Saint-Maclou, sanctuaire des reliques de sainte Honorine, patronne des mariniers, vénérée ici depuis l'an 876. Chaque année en juin, le Pardon national de la batellerie rassemble les gens de rivière pour bénir les bateaux pavoisés : si votre escale tombe ce week-end-là, vous verrez le fleuve en fête comme nulle part ailleurs.

Une chapelle pas comme les autres

Amarrée au quai de la République, une ancienne péniche de fret porte un clocheton et une croix : c'est Je Sers, chapelle flottante et lieu d'entraide fondé en 1936 pour les bateliers de passage. La communauté qui l'anime accueille les visiteurs avec simplicité. À quelques encablures, deux bateaux-musées restaurés, le remorqueur Jacques et le Triton 25, complètent ce patrimoine navigant que la ville entretient avec un soin jaloux.

Les quais, tout simplement

Le meilleur de l'escale reste peut-être la promenade elle-même. Les berges aménagées suivent la Seine sur plusieurs kilomètres, entre guinguettes, pêcheurs et pontons. Les terrasses de la place Fouillère servent une cuisine de bistrot face aux coques colorées ; le marché déploie ses étals les mardis, vendredis et dimanches matin. On regarde passer les convois de 3 000 tonnes, on salue un marinier qui repeint son plat-bord, on apprend à distinguer un automoteur d'un pousseur. Le temps file sans qu'on y prenne garde.

Larguer les amarres, au sens propre

Quand le navire reprend sa descente vers Rouen, les rangées de péniches défilent une dernière fois, et leurs noms peints ressemblent soudain à une liste de promesses. Conflans n'éblouit pas : elle attache. Le voyageur qui a serré une main de marinier ou poussé la porte de la chapelle flottante emporte de cette halte un morceau de la vraie vie du fleuve, celle qui continue, jour et nuit, bien après le passage des bateaux blancs.