Le Canalbianco avance sans hâte entre deux rideaux d'arbres, au milieu d'une campagne si plate que le ciel semble occuper tout l'espace. C'est sur cette voie d'eau tranquille, entre Venise et Mantoue, que les bateaux fluviaux s'amarrent à Canda, souvent pour la nuit. Le bourg aligne un clocher et des maisons basses le long de la berge. On y descend sans programme précis, et c'est exactement ainsi qu'il faut l'aborder.

Une escale au fil de l'eau

Canda appartient au Polesine, cette langue de terre comprise entre l'Adige et le Pô, dans la province de Rovigo, en Vénétie. Pendant des siècles, les habitants ont gagné ces champs sur les marais, fossé après fossé, digue après digue. Le paysage en garde la mémoire : fossés rectilignes, fermes isolées, peupleraies plantées au cordeau. Depuis le pont du bateau, on lit ce travail patient comme on feuillette un vieux cahier d'écolier.

L'amarrage se fait directement contre la berge, à deux pas des premières maisons. Aucune navette, aucun terminal : on pose le pied sur l'herbe et le village est là. Les passagers croisent des cyclistes, quelques pêcheurs, des habitants qui promènent leur chien le long du chemin de halage. Les salutations viennent facilement, dans un mélange d'italien et de dialecte vénitien.

La villa Nani Mocenigo

La surprise de Canda se dresse immédiatement à l'est du village, sur la digue même du Canalbianco. La villa Nani Mocenigo fut construite entre 1580 et 1584 pour une famille patricienne de Venise, et son dessin est attribué à Vincenzo Scamozzi, l'un des grands architectes de la Sérénissime. Sa façade tournée vers le canal, remaniée au XVIIIe siècle, déploie une loggia centrale portée par des colonnes corinthiennes et couronnée d'urnes de pierre.

La propriété appartient aujourd'hui à une banque et l'intérieur ne se visite pas. Qu'importe : c'est depuis la berge qu'elle se laisse le mieux admirer, posée au bord de l'eau comme au temps où les barges vénitiennes accostaient à ses pieds. Par les grilles, on aperçoit le parc à l'anglaise ceint de murs, ses statues mythologiques du XVIIIe siècle et une chapelle du XVIe siècle nichée sous les arbres. L'ensemble, recensé parmi les villas vénitiennes de terre ferme, raconte une époque où les grandes familles de la lagune venaient administrer leurs terres du Polesine et y passer la belle saison, loin des fastes du Grand Canal.

Le temps d'une promenade

Le reste de l'escale s'écoule à pied ou à vélo. Le chemin qui suit le canal se prête à une marche facile, dans un silence à peine troublé par les oiseaux d'eau et le passage d'une péniche. L'église paroissiale et la place composent un décor modeste et soigné, où le café du coin fait office de forum local. Commander un espresso au comptoir et écouter la conversation des habitués reste la meilleure façon de prendre le pouls du lieu.

Les curieux pousseront la balade dans la campagne environnante, où les canaux d'irrigation dessinent un damier vert et brun. Au printemps, les champs de blé et de maïs encadrent la route; à l'automne, la brume monte du fleuve et adoucit chaque contour. Le Polesine ne cherche jamais à impressionner. Il propose autre chose : une Italie rurale, laborieuse et discrète, que les itinéraires classiques ignorent.

Le soir sur la berge

Quand la lumière décline, le canal devient un miroir. Les façades de la villa et les arbres de la digue s'y renversent doucement, et les passagers remontent à bord pour le souper tandis que le village allume ses premières fenêtres. Canda aura offert peu de monuments et beaucoup de calme. C'est la respiration du voyage entre Venise et Mantoue, le moment où l'on comprend que la plaine du Pô se savoure lentement, au rythme exact de l'eau qui porte le bateau.