Peu de villes canadiennes doivent leur existence à un journal. Baie-Comeau, elle, est née en 1937 de la volonté de Robert R. McCormick, propriétaire du Chicago Tribune, qui cherchait sur la Côte-Nord le bois et l'énergie nécessaires pour imprimer son quotidien. L'usine de papier tourne encore, et la petite cité qu'elle a fait naître s'étire aujourd'hui entre la forêt boréale et l'estuaire du Saint-Laurent, si large ici qu'on le confondrait avec la mer.

Du quai au centre-ville

Les navires accostent à quelques minutes du cœur de la municipalité, et une navette relie habituellement le quai au secteur commerçant, à environ un kilomètre et demi. Le trajet donne le ton : des maisons basses, des épinettes, et ce fleuve omniprésent qui respire au rythme des marées. Les distances restent courtes, et l'escale se prête bien à une exploration sans précipitation.

Le quartier des pionniers

Le secteur Marquette conserve l'empreinte des années 1930, quand ingénieurs et ouvriers bâtissaient la cité modèle de McCormick. L'église Sainte-Amélie en constitue la pièce maîtresse : derrière sa façade de granit se déploient les fresques et les verrières de Guido Nincheri, artiste d'origine florentine dont le travail orne des dizaines d'églises en Amérique du Nord. On lève les yeux, et le plafond raconte des scènes d'une intensité qu'on n'attendait pas dans une ville industrielle nordique. Tout près, l'hôtel Le Manoir rappelle l'époque où les dirigeants de la papetière recevaient leurs invités face au fleuve.

Le fleuve en toile de fond

En redescendant vers l'eau, le parc des Pionniers longe la baie avec ses sentiers, sa plage et ses aires de détente. C'est l'endroit où les gens du coin viennent marcher le soir, et l'un des meilleurs postes d'observation pour scruter l'estuaire : les eaux froides du secteur attirent en saison petits rorquals et rorquals communs, et il n'est pas rare d'apercevoir un souffle au large. Les plus patients s'installent sur un banc avec un café et laissent la marée faire son œuvre. La lumière nordique, changeante et franche, transforme le paysage d'heure en heure, et le contraste entre le bleu du large et le vert sombre des épinettes compose des tableaux que les photographes apprécient.

Manic-2, le géant de béton

Baie-Comeau sert aussi de porte d'entrée au territoire hydroélectrique de la rivière Manicouagan. À une vingtaine de kilomètres au nord, le barrage Manic-2 impressionne par ses dimensions et par l'histoire qu'il incarne : celle des grands chantiers québécois des années 1960. Plusieurs excursions d'escale y conduisent, et la route qui y mène traverse une forêt dense où la démesure du paysage prépare à celle de l'ouvrage. Voir de près cette muraille de béton aide à comprendre ce que l'électricité représente dans l'imaginaire du Québec moderne.

Saveurs de la Côte-Nord

De retour au centre, les tables et commerces locaux mettent en valeur un garde-manger nordique singulier : petits fruits sauvages, champignons forestiers, poissons et fruits de mer de l'estuaire. Une microbrasserie du centre-ville, la St-Pancrace, s'est taillé une réputation avec des bières qui empruntent leurs arômes au terroir boréal. S'attabler quelques instants parmi les résidents demeure la façon la plus simple de prendre le pouls de la place, entre deux conversations où le français chante avec l'accent de la Côte-Nord. Les boutiques du secteur proposent aussi confitures de chicoutai, tisanes boréales et créations d'artisans régionaux, autant de souvenirs qui tiennent dans une valise et racontent vraiment le territoire.

Une escale à hauteur d'humain

Baie-Comeau ne cherche pas à éblouir. Elle propose autre chose : une rencontre avec le Québec des grands espaces, celui des travailleurs de la forêt et des bâtisseurs de barrages, celui où la nature commence au bout de la rue. En remontant à bord, on emporte l'image d'un fleuve immense, d'une église inattendue et d'une communauté fière de son coin de pays. L'estuaire défile ensuite le long du navire, et l'on se surprend à guetter les souffles des baleines jusqu'à la tombée du jour.